LE FASCISME

TOUJOURS RENAISSANT

 

Au soir du 21 avril, le premier tour de l'élection présidentielle est apparu comme un séisme politique en démontrant qu'en France le fascisme restait bien vivant dans le monde politique et l'opinion ; et était toujours prêt à partir à l'assaut du pouvoir. La réaction immédiate et spontanée de dizaines de milliers de jeunes a aussi témoigné de son identification et de son rejet par le reste de l'opinion publique.

 

 


 

Le débat apparaît maintenant dans son cadre historique et idéologique.

Il n'est que de regarder et d'écouter Le Pen et ses porte-parole pour percevoir le fascisme, dans son vocabulaire, ses intonations, ses mythes, ses invocations. Et combien il est bien français autant qu'il est "universel" dans son langage, ses impulsions et velléités.

 

 

Un phénomène bien français

 

Bien français ? le Front national est la résurgence des mouvements fascistes des années 30, mais, surtout de l' "Etat Français" de Pétain, ce pouvoir appuyé sur les anciens combattants de toutes les guerres et les protagonistes d'un Etat fort, d'une France ultranationaliste, et les tenants d'une pensée machiste, archaïque et féodale cherchant la restauration d'un ordre corporatiste illustré par la devise "Travail, Famille, Patrie". Avènement au pouvoir amené par le vide de la République et le désarroi de la majorité législative de 1936, et qui fut salué de divine surprise par l'extrême droite royaliste et soutenu à fond par l'Eglise catholique de l'époque, comme elle soutint Franco. Alors qu'aujourd'hui toutes les Eglises se doivent de défendre publiquement la pluralité.

Un pouvoir qui, de lui-même, bien avant toute pression allemande, institua, dès octobre 1940, une législation antisémite dont n'auraient osé rêver les persécuteurs de Dreyfus, et que tant de fonctionnaires, comme Papon, d'inspiration radicale-socialiste, appliqueront sans défaillance, avec toutes les forces de police. Et idéologie dominante, alliée à l'Axe hitléro-mussolinien par Laval, originaire de la gauche, et soutenue en France, comme l'a fort bien ressorti Le Pen, par les partis de l'ex-communiste Doriot et de l'ex-socialiste Déat.

Car le fascisme est bien, aussi, un phénomène politique universel, dont les caractères se retrouvent à travers le monde. Il est partout issu de la conjonction d'une rénovation des idéologies conservatrices traditionnelles à la recherche de techniques totalitaires de manipulation des masses et de l'Etat total.

 

 

Un conservatisme

nationaliste

appuyé sur les masses ?

 

Rénovation d'un conservatisme aux formes les plus réactionnaires inspirées par la sacralisation des notions d'autorité, de hiérarchie et de violence : culte du chef ("Mussolini a toujours raison"), goût des uniformes (que l'on trouvera dans les chemises de couleurs de tous les partis fascistes jusqu'au RSS en Inde), des armes et de leur maniement… Et culte nationaliste de la patrie justifiant son enfermement, comme l'exprime Le Pen contre l'Europe, de même que, naguère, il glorifiait son expansion en légitimant dominations intérieures et interventions extérieures en ancien combattant d'Indochine et d'Algérie, couvrant ces guerres avec leurs atrocités.

Mais conservatisme viscéral empruntant, dans une première ambiguïté, certains thèmes populistes et même ouvriéristes à l'expression socialiste. Mussolini était un ancien socialiste devenu partisan de l'intervention de l'Italie dans la guerre de 14-18, et Hitler avait consciemment choisi un drapeau rouge pour son "national-socialisme". Ambiguïté permettant, comme chez Le Pen au lendemain des élections, de se donner à certains moments des accents prolétariens. Tout en ménageant les détenteurs du capital en tant que modèle social et en cherchant leur soutien financier et politique. Quitte, le moment venu, à sacrifier délibérément les militants du changement social, comme le fit Hitler lors de la "nuit des longs couteaux" qui annihila les SA à "chemises brunes", pour asseoir son pouvoir sur les seuls militaires SS.

 

 

Le totalitarisme, invention communiste adoptée par le fascisme

 

En effet, le fascisme est précisément né, face à l'échec du conservatisme classique, d'une volonté déterminée de penseurs réactionnaires de copier les procédés de la principale innovation politique du XXe siècle que fut le communisme soviétique. Il ne faut pas oublier que Mussolini arrive au pouvoir plus de trois ans après les bolcheviks, et Hitler onze ans après Mussolini. Ce qui laissera à chacun le temps d'importer des méthodes éprouvées par d'autres. Sur deux plans principaux : la manipulation des masses et les techniques de l'Etat de non-droit.

La manipulation des masses est la grande invention du pouvoir bolchevik. C'est celle qui est destinée à donner l'illusion que le régime dispose d'un appui populaire. Véhiculées par les médias, les images des milliers de manifestants rassemblés visent à montrer que les masses se mobilisent pour soutenir le pouvoir. Images que les régimes démocratiques ou autoritaires du passé ne pouvaient produire à une telle échelle ni à une telle fréquence. Mais qui traduisent, en fait, non la volonté spontanée ou déterminée des masses à descendre dans la rue, mais le pouvoir d'obliger les masses, sous encadrement policier, à se rendre à tel moment à tel endroit, au lieu d'aller au travail ou ailleurs, en scandant les slogans dictés par le pouvoir et en promenant les icônes des chefs.

Mais c'est aussi et surtout la remise à l'Etat d'un pouvoir permanent et absolu sur chaque individu, que la police peut arrêter n'importe quand, sans qu'il puisse bénéficier d'une quelconque des défenses qui caractérisaient l' "Etat de droit", (avocats, codes et procédures légales), exécuter les détenus sans forme de procès, ou les déporter des années en camps de concentration. Cette menace permanente doublée d'une surveillance policière des conversations, courriers, auditions de médias, appuyée sur l'encouragement à la délation, font qu'aucune opinion autre que celle du pouvoir ne peut s'exprimer, et que chacun est mené à perdre l'habitude de penser par lui-même en sachant qu'il est partout espionné.

Ces techniques élaborées sous Lénine, Trotsky et Staline par le régime "communiste", furent progressivement adoptées par le fascisme mussolinien, qui envoya ses opposants dans les "Sibéries de feu" des îles entourant la Péninsule et en vint au "parti unique", puis par Hitler qui, après enquête sur le Goulag, multiplia les camps et, ne voulant attendre que tous les détenus y meurent d'épuisement, comme en Sibérie, y installa ces fours crématoires qui ont fait tellement rire Le Pen, n'y voyant qu'un "détail de l'histoire".

 

 

Le fascisme universel est partout pareil a lui-même

 

Les Etats totalitaires à parti unique, à pouvoir policier omniprésent, à manifestations de masse comme à détention de masse, se multiplièrent hors d'Italie et d'Allemagne et apparurent aussi en Espagne, au Portugal, en Hongrie, en Slovaquie, en Croatie, selon des modalités nationales propres à chaque pays. Et sous des formes plus ou moins traditionnelles de dictature dans de nombreux pays hors d'Europe où furent importées certaines méthodes du totalitarisme. Comme au Japon où régnait un absolutisme monarchique et militariste, ou en Amérique latine où des tenants du "caudillisme" classique cherchèrent à imiter le fascisme, voire à servir d'asile à ses rescapés, comme fit Peron en Argentine. Et, longtemps après la chute de l'Axe, on vit se multiplier dans beaucoup d'Etats nés de la décolonisation, par exemple en Afrique, des structures à parti unique où un pouvoir centralisé, sans invoquer le fascisme, reposait sur les mêmes techniques de pseudo-élections sans opposition, d'encadrement policier et de manipulation des masses.

De même que, parmi les derniers régimes communistes, on put voir, avec le développement du "culte de la personnalité", l'exaltation délirante de figures comme celles de Castro, Ceausescu ou Hodja, allant jusqu'à mener à une succession héréditaire, comme en Corée du Nord. Et jusqu'à la reconversion de chefs communistes en dictateurs fascistes, tel Milosevic.

Le fascisme, sous tous ses aspects, reste en position latente à l'extrême droite de l'éventail politique dans la plupart des pays. A une époque où l'expansion nationaliste devient progressivement impensable, et où apparaissent de nouvelles interpénétrations entre peuples, le repliement à l'intérieur d'un cadre national exalté est un refuge psychologique assis sur la xénophobie, qui fournit le prétexte pour refuser toute présence étrangère et expulser tout immigrant. Même sans perspectives de guerre, le culte des armes, de l'autorité, des uniformes, de l'ordre militaire, peut glorifier le passé et servir à instaurer une atmosphère sécuritaire exclusivement répressive et une représentation homogénéisante de la collectivité sur tous les plans, racial, religieux et idéologique, allant, avec le culte du chef, du parti unique au discours politique sans opposition.

Ces tendances fondamentales inspirent des déclarations populistes visant à toucher les masses en déconsidérant la globalité du monde politique, syndical ou associatif, comme des couches intellectuelles et artistiques, présentées comme détachées du peuple ; mais en épargnant soigneusement les milieux détenteurs du capital économique. Car le fascisme repose sur cette série profonde d'ambiguïtés s'appuyant sur les mythes du passé, tels que le nationalisme le plus élémentaire et l'intolérance aux autres, tout en cherchant à incorporer les pires innovations totalitaires du XXe siècle.

A nous tous de faire qu'il ne puisse infester le siècle qui vient, en le démasquant à chaque occasion.

 

«Roland Breton

(Le Monde Libertaire n° 1280)

 

 

 

 

Merci Jean-Marie,

Merci Ariel

Grâce à vous, tous les sociaux démocrates ont retrouvé leur raison de vivre : la lutte contre la peste brune résurgente.

 

En vérité, le véritable fascisme a vaincu depuis longtemps. Le mode de vie en phase avec l'enrichissement des transnationales s'est imposé à tous. Et plus besoin de Terreur pour provoquer la disparition de toute forme de culture singulière et réelle : tout art de vivre non productiviste et non consumériste est tenu pour dégénéré. Ce qui règne désormais, c'est cette existence de clone industriel, existence concentrationnaire où l'on passe du camp de travail au camp de consommation, incarcéré dans un transport de troupe personnel avant de rentrer dans un salon aseptisé pour y suivre la propagande officieuse de la publicité commerciale.

Le travail et l'empoisonnement industriels tuent plus que les guerres et les génocides spectaculaires (1). Quant au survivant du totalitarisme insidieux, l'homme du futur, l'homme Nouveau, il sera définitivement obèse.

Pendant ce temps, le développement économique aveugle et son idéologie totalitaire faite de croissance et de Progrès, continuent de figurer au programme de tous les sociaux-démocrates d'Europe et d'ailleurs.

Merci Jean-Marie, merci Ariel, grâce à vous, les gauches productivistes peuvent continuer pendant 1000 ans encore de gérer le business de la Paix, dans le plus grand respect des Droits-de-l'homme-qui-consomme.

 

«Des anti-fascistes secondaires

 

(1) ACCIDENTS DU TRAVAIL

5.000 MORTS PAR JOUR…

Selon l'organisation mondiale du travail (OIT), 5.000 personnes perdent la vie chaque jour dans un accident ou une maladie liés au travail, soit 2 millions de victimes par ans. A titre de comparaison, les guerres font annuellement 650.000 victimes dans le monde. Les accidents causent 350.000 morts chaque année. Pour chaque accident mortel, on dénombre 1.000 accidents qui provoquent des incapacités partielles ou permanentes. (Le Soir, 30/04/02)