Pourquoi
manifester en décembre à Bruxelles...
A partir du 1 juillet 2001, les ministres belges assureront pour une durée de 6 mois la présidence de l'Union Européenne. Cela se traduira notamment par la tenue de trois sommets, le premier à Liège (21-23 septembre), le second à Gand (19 octobre), le troisième à Bruxelles (du 14 au 16 décembre).
La présence d'une coordination anarchiste à l'échelle européenne nous paraît nécessaire à cette occasion, car nous avons à l'esprit l'idée de perpétuer les luttes entamées ces dernières années aux sommets précédents tenus par les différentes organisations internationales capitalistes. Dans ce but, nous proposons une journée d'action le samedi 15 décembre à Bruxelles. Celle-ci comprendra entre autre un forum de discussion et de rencontre sur la mondialisation et l'Union Européenne ainsi qu'une manifestation. Le programme détaillé ainsi que les aspects logistiques seront finalisés dans les prochains mois. Nous justifions ici notre mobilisation par une critique des instances européennes en place.
Économie
La construction européenne est liée au développement du capitalisme comme l'était hier l'édification des Etats -Nations. Nous retrouvons dans le projet européen la nécessité de réduire les différences réglementaires, d'abattre les barrières douanières et autres freins au commerce. A quoi cela sert-il, si ce n'est à unifier le marché au niveau continental au profit de l'élite économique?
Cette politique permet la concentration des entreprises et son corollaire, la rationalisation des chaînes de production, c'est-à-dire en termes clairs licencier le personnel afin d'augmenter les bénéfices. Elle favorise également le sacro-saint « jeu de la concurrence » au nom duquel on préférera produire des fruits et légumes en sous-salariant des immigrés saisonniers, par exemple, plutôt que de soutenir des emplois stables et protégés par la sécurité sociale.
Faut-il réellement asservir les êtres humains au principe de la croissance économique au détriment de leurs besoins fondamentaux? Pour nous, l'économie doit être au service des populations et non le contraire. Il appartient aux populations elles-mêmes de décider de la production, d'organiser et de gérer les moyens pour la satisfaire, et non aux accapareurs de l'économie de créer et définir les besoins des populations au détriment des ressources vitales moins rentables.
Sécurité
alimentaire et environnement
Les décisions des institutions européennes ont largement été
mises à l'épreuve ces dernières années: on ne compte plus les errements en
matière d'agriculture, où le productivisme a fini par faire oublier toute
notion de prudence et d'éthique. Le plan proposé par l'Union Européenne, calqué
sur celui de l'idéologie capitaliste et boursière, est de céder de plus en plus
de terrain au monde privé. En tant qu'anarchistes, nous pourrions nous réjouir
de la disparition de l'ogre étatique, mais il est remplacé par le titan du
profit. Cette bête aussi aveugle qu'étrangère à l'humanité, totalement
dépourvue du sens de la sécurité et de la prévention en toute matière, n'est
soucieuse que de la seule et sacro-sainte loi de la rentabilité. C'est à ce
monstre que notre environnement et notre alimentation sont livrés avec comme
axiome que la liberté accordée à chacun de faire du profit ne peut que profiter
à tous. Sans entrer dans les détails, nous constatons tous les jours les dégâts
que cause la privatisation des biens essentiels et de l'écologie. (A l'instant où des études pratiques ont révélé que
l'agriculture industrielle n'est même pas nécessairement plus rentable que
l'agriculture biologique, selon des critères objectifs (et non de pur profit)[1],
on peut se demander ce qu'il reste à la politique européenne en cette matière.)
On voit que lorsque l'Union Européenne accepte de se plier aux injonctions de l'OMC, doctrinaire à cet égard, nous sommes obligés de consommer le boeuf américain dont on ne sait plus s'il est encore d'origine naturelle ou bien nous devons suivre le régime bananier décidé par les consortiums américains sous peine d'astreinte...
D'autre part, on a vu à quel point les délégations européennes ont mal défendu les (maigres) avancées de Kyoto au dernier sommet de La Haye. Sur fond de lutte personnelle entre les politiques des différents pays européens, les USA ont eu beau jeu de ne pas ratifier les accords de Kyoto. Européens et Américains oubliaient allègrement les pays qui souffrent le plus de la situation environnementale et ne tirent aucun profit des petits jeux d'influence et de lobbying entre les deux blocs hypocrites dominants.
Sécurité
commune, police et justice
L'Union Européenne nous prépare une police unifiée extrêmement puissante. Europol en constitution est une institution qui détiendra un pouvoir immense, dans bien trop de domaines. Comme son élaboration échappe aux parlementaires, les citoyens ont d'autant moins de contrôle, mais surtout d'information à son sujet. Le fichage, les écoutes, les arrestations arbitraires, la justice à deux vitesses, tout cela est déjà une réalité dans nos charmants pays. Mais nous ne sommes encore qu'aux portes du purgatoire.
La police de l'avenir permettra d'imperméabiliser plus efficacement les pays qui le choisiront aux ressortissants indésirables. Qui seront-ils, ces intrus, si l'on se souvient que les droits de l'homme et la constitution belge, notamment, interdisent de faire la moindre distinction entre les hommes, notamment sur base de leurs opinions. Il sera beau, le monde qui permettra à un gouvernement d'exclure de « chez lui » ceux qui se retrouveront fichés sur une liste noire.
Un monde qui se prétend libre peut-il réellement arguer de la peur du terrorisme ou de la nécessité d'assurer la sécurité à ses populations pour les contraindre à vivre sans intimité, sans vie privée? S'il se sent menacé, d'ailleurs, n'est-il pas en partie au moins responsable de la menace dont il se croit l'objet?
La liberté, c'est l'esclavage, parodiait Orwell. Nous serons libres quand nous serons entièrement sous surveillance, veut-on nous faire croire.
Nous n'avons pas la même notion de la liberté.
Immigration
La politique européenne en matière d'immigration est dure, très dure. Hypersécuritaire, elle oblige ses membres, ainsi que les candidats à son adhésion, à réduire drastiquement leurs quotas d'entrée (et à réduire sa perméabilité aux seuls réfugiés dits politiques, notion ô combien subjective et culpabilisante pour les « autres », et tendant ainsi à une politique de non-asile).
Dans le même temps, l'UE ne lutte que très sporadiquement contre les réseaux d'immigration et de travail clandestins qui profitent à un vaste marché dans des domaines très variés. L'immigration illégale fournit en effet une main d'oeuvre souple, à bas prix, dans les domaines n'exigeant que peu ou pas de qualification (travail saisonnier dans la production agricole, bâtiment, restauration, etc.)[2].
A contrario, depuis la fin de 1999, l'OCDE, puis diverses instances patronales, suivies enfin par les politiques de tous poils, ont « noté » que la population vieillissait, que, bientôt, on allait manquer de corvéables... Officiellement, il est plus noble (et plus électoralement correct) de se demander « qui va payer nos pensions? »
Du jour au lendemain, les discours sur l'immigration commencent à se retourner. Pas par esprit d'humanisme soudainement recouvré, mais parce que le plein-emploi, c'est la merde pour les patrons. Il faut un réservoir d'inactifs pour faire pression sur les salariés et puis il est plus avantageux d'importer quelques experts que de former les indigènes quitte à dévaliser les pays les moins riches de leur personnel qualifié[3].
Le discours sur l'immigration doit-il dépendre des intérêts économiques de certains? Ne serait-il pas plus logique de laisser toutes les frontières libres et ouvertes et de soutenir les pays d'émigration par l'annulation de leurs dettes et en cessant d'encourager les régimes autoritaires qui y sévissent?
Services
publics et privatisation
Non contente d'avoir dérégularisé les télécommunications, la distribution de l'eau et celle des énergies, l'Union Européenne, sous le parapluie des institutions internationales, telles l'OMC et l'OCDE, décide de privatiser les services publics.
Les premiers seront les transports, la poste, bientôt les prisons, la recherche, les universités, pour terminer avec la santé et l'enseignement.
Sans être favorables à la nationalisation des services publics telle qu'elle est pratiquée par les États européens depuis plusieurs décennies, nous ne pouvons que nous opposer à la marchandisation de nos besoins. Pour reprendre les termes employés récemment par un de nos compagnons, « il y a une différenciation à faire entre l'organisation d'un service public et l'instauration d'un contrôle social par l'État. [...] on a tendance à confondre les deux choses. Un service public peut très bien se fonder sur une structure autogérée, avec une visée réellement collective, sans forcément se rattacher au droit seigneurial de l'État. »[4] La privatisation n'est pas la seule alternative au service public d'État.
Emploi
et social
L'un des objectifs affichés de l'UE à l'horizon 2010[5] est de tendre vers le plein-emploi, c'est-à-dire un taux de chômage inférieur à 4 pourcents, à l'instar des USA et sur le modèle des Pays-Bas, pays qui ont systématisé les emplois précaires sous la forme de Contrats à Durée (très) Déterminée et de l'emploi à temps très partiel sans compensation[6]. Ainsi, l'Europe aura réglé en apparence son problème de chômage et aura mis tout le monde au travail forcé pour des salaires de misère dans des conditions sociales réglées au diapason des intérêts patronaux[7].
Le programme de Verhofstadt à cet égard est éloquent, si l'on sait lire entre les lignes[8]: il se retranche derrière un modèle social européen indéfini, basé sur l'innocente notion de l'égalité des chances, le tout s'établissant dans la charte pseudo-sociale plébiscitée à Nice l'hiver dernier.
La question de l'égalité des chances est un leitmotiv des politiques de tous bords, aussi bien de droite qui restent dans la lignée libérale du XVIIIe siècle que de gauche qui font semblant qu'ils sont toujours socialistes, mais qui ne parlent plus jamais d'égalité stricte et la remplacent par cette égalité des chances, ce qui ne veut pratiquement rien dire.
Lorsque nous entendons le Premier ministre belge évoquer la participation des travailleurs aux mutations économiques ou la modernisation de la protection sociale, nous entrons clairement dans les critères patronaux de l'employabilité (la 'capacité' des travailleurs à changer aisément de travail, c'est-à-dire la possibilité pour les employeurs de les virer plus facilement) et de la course à l'allègement fiscal (la diminution de la quote-part collective dans les parapluies sociaux que sont la sécurité sociale et ses corollaires en matière de chômage, de santé, de pension.
L'Europe qui est envisagée dans ces discours peut bien être « élaborée » par une majorité de gouvernements sociaux-démocrates; en réalité, sa ligne ne vise rien moins que l'ultralibéralisation de l'ensemble de la sphère économique. Cela fait longtemps que les médias n'en transmettent plus la réalité et ne la critiquent plus. Ceci explique l'écho encore faible et mal compris des contre-sommets et des manifestations contre les institutions dominantes.
Coordination
anarchiste
Les anarchistes sont remarquablement représentés à ces occasions depuis Seattle. C'est dans cette optique que nous vous invitons à vous retrouver à Bruxelles à l'occasion du sommet de Laeken[9]. Nous pensons qu'il est important que l'alternative anarchiste soit représentée et exprimée en force, d'autant plus que Bruxelles se prépare à être régulièrement le lieu d'un sommet européen. Marquons le coup et rendons-leur la vie dure.
« Camarades, si les jeux sont faits, au son des mascarades, on pourra toujours se marrer! »
CENTRE LIBERTAIRE
RESEAU ANARCHISTE TOURNAISIEN
LE NOIR LOMBRIC
[1]Cf l'article de Anick Perreault-Lebelle, apl@cybersciences.com, qui rapporte les études de la Washington State University, sur www.cybersciences.com/cyber/3.0/n2286.asp
[2]Dans son programme du 2 mai 2001, Verhofstadt promet d'intensifier « la lutte contre l'immigration illégale, certainement en ce qui concerne la traite des êtres humains. » Il se garde bien d'insister sur les réseaux de travail en noir qui pullulent en Europe. Pourquoi? Parce que cette économie parallèle est tolérable en ce qu'elle profite à tous -à part aux principaux intéressés que sont les travailleurs eux-mêmes, réduits à un esclavage sans sécurité...
Nous devrons particulièrement nous méfier du programme que la présidence proposera concernant l'extension de Schengen et ce que Verhofstadt désigne par « high impact » (??)...
[3]L'exemple des informaticiens indiens débauchés par l'Allemagne (sur le modèle californien, d'ailleurs) est remarquable.
[4]Gun, in AL, mars 2001, p.23
[5]Cf Traité de Lisbonne, juin 2000.
[6]Cf Bilan du Monde, éd. 2001, p.11.
[7]C'est ce vers quoi tend le projet de Charte Sociale de Nice (décembre 2000).
[8]Texte trouvé au lendemain du 1 mai sur le site du premier ministre: verhofstadt.fgov.be
[9]Commune de Bruxelles où se dérouleront les « festivités », à l'intérieur du parc royal, excusez du peu!