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Eduardo
Colombo
"Todo
lo que tienes te tiene a ti
y alli donde mandares siervo seras"
I.
Antécédents éloignés.
Dans le
livre III de L'Enquête, Hérodote raconte que Darius reçut le pouvoir
royal comme conséquence du "complot des sept" (522 a.J.C.). Le
trône des Perses était entre les mains d'un usurpateur, le Mage, qui
faisait croire qu'il était son homonyme Smerdis, fils de Cyrus. Otanès
soupçonne l'imposture et organise la conspiration. Les conjurés étaient
six lorsque Darius arrive et, sans tarder s'associe à l'entreprise.
Lorsque le calme fut de retour et cinq jours s'étaient écoulés après
le massacre de Smerdis et d'autres Mages, les comploteurs se sont réunis
pour discuter de la situation et envisager le régime politique qui
convenait d'adopter. Otanès défend la démocratie : "mettons le
peuple au pouvoir", parce qu' "à mon avis le pouvoir ne doit
plus appartenir à un seul homme parmi nous" (...). "Donnez ce
pouvoir à l'homme le plus vertueux qui soit, vous le verrez bientôt
changer d'attitude." (...) "Au contraire, le régime populaire
porte tout d'abord le plus beau nom qui soit : 'égalité'."
Mégabyse, un autre des sept conjurés, propose l'oligarchie : "nous
exposer, pour fuir l'insolence d'un tyran, à celle de la populace déchaînée
est une idée insoutenable". (...)"choisissons parmi les
meilleurs...".
Darius, pour sa part, argumente en faveur de la monarchie et conclut :
"mon avis est de nous tenir à ce régime et, en outre, de ne pas
abolir les coutumes de nos pères lorsqu'elles sont bonnes, nous n'y
aurions aucun avantage."
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Ainsi
parla Darius et les quatre conjurés qui n'avaient pas encore exprimé
leur préférence se rangèrent à cet avis.
Mais Otanès ne veut pas participer à la décision prise par ses
camarades de révolte et considérant que le résultat immédiat sera
qu'un seul parmi les sept devra régner, se retire de la compétition en
proférant ces paroles : "je ne veux ni commander, ni obéir."1
Hérodote écrit plus d'un demi siècle après le complot des sept, et son
récit contient, probablement, la première discussion sur la forme
politique -la constitution- d'un régime juste. Une fois laissée de côté
la tyrannie, arbitraire et injuste, trois régimes, trois formes de
gouvernement, "supposons-les parfaites toutes les trois", dit
Darius, se présentent comme étant possibles : la démocratie,
l'oligarchie et la monarchie.
La teneur même de la discussion -grecque et non pas persane- présuppose
un changement fondamental dans la façon de penser le politique,
changement qui englobe dans son mouvement aussi bien
l'institutionnalisation de la polis, que la constitution du monde
physique. Dans le cours éphémère de deux siècles -entre la première
moitié du VIème siècle et la fin du Vème- le monde grec a vu apparaître,
ou plutôt, il créa, en lutte avec le principe de l'hétéronomie
sacrale, un nouveau "fondement" du cosmos. La représentation
imaginaire de l'origine extérieure ou transcendante de la détermination,
autant de la nature que de l'institution, fut transformée de façon
radicale. 2 Par conséquent, au niveau socio-politique, le nomos, sera
l'oeuvre des êtres humains, dépendra d'une décision politique, d'une éléction
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"rationnelle"
parmi d'autres possibles. Du moins, pendant la période de la démocratie
athénienne, après les réformes de Clisthène.
Les formes traditionnelles de la loi ne permettent pas le questionnement
de sa légitimité. Dictée par les dieux ou les morts dans un temps
primordial, son origine même rend impensable, pour les membres de la
tribu -ou du groupe social, si l'on préfère- toute intérrogation qui
mette en danger le régime par elle institué3 , ses fondements et toute
velléité de le changer. Dans ce sens, écrit Castoriadis, "le terme
même de légitimité de la domination appliqué à des sociétés
traditionnelles est anachronique (et européo-centrique, ou sino-centrique).
La tradition signifie que la question de la légitimité de la tradition
ne sera pas posée." 4
Les sophistes ont insisté sur l'opposition physis-nomos et en général,
ils essayèrent de concilier ces deux éléments de la dialectique
historique. Cependant, ils ont aussi considéré que dans la réalité
politique nomos et physis alternent leur suprématie, dévoilant ainsi
leur caractère arbitraire . Une situation critique exige une décision déchirante
ou tragique "et aussitôt la physis s'impose, impétueuse, appliquant
la force subversive de sa logique absurde."5 Thucydide met dans la
bouche des représentants d'Athènes face aux magistrats et nobles de Mélos,
obligés de se soumettre par la force des armes (expédition des Athéniens
contre Mélos -416-415- V,105) : "Nous croyons, étant donné ce
qu'on peut supposer des dieux et ce qu'on sait avec certitude des hommes,
que les uns et les autres obéissent nécessairement à une loi de nature
(propension naturelle inéluctable) qui les pousse à dominer les autres
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chaque
fois qu'ils sont les plus forts."
Mais le nomos est aussi arbitraire ou "irrationnel" dans la
mesure où il est expression du grand nombre, et par conséquent, il dépend
des majorités fluctuantes ; argument dont tire sa force le libelle la
Constitution des Athéniens du pseudo Xénophon, un partisan de
l'oligarchie. 6
Si la critique du demos ou de la démocratie fait ressortir l'arbitraire
du nomos, il faut, en inversant la perspective, reconnaître que le
relativisme de la norme ou de la loi est en même temps une grande conquête
socio-politique obtenue au cours de l'interminable combat contre l'hétéronomie
institutionnalisée, conquête qui concerne l'homme aussi bien dans sa
dimension individuelle que collective. Depuis lors, les hommes savent (même
s'ils continuent à ne pas vouloir le savoir) qu'ils sont responsables de
leur société, les seuls garants du régime de la polis.
Dans la création grecque de la démocratie ou de la politique, l'élément
déterminant n'est pas le règne de la loi, ou de l'égalité devant la
loi - isonomia-, ou du droit, mais la possibilité de mettre en question
la loi, de pouvoir penser et dire non, de la critiquer et de la changer.7
La naissance de la liberté politique va de pair avec l'appropriation
collective du principe instituant.
Hérodote était le contemporain de Protagoras. A plusieurs reprises a été
soulignée -hypothèse séduisante bien que critiquée- l'influence de
Protagoras sur la confrontation et l'opposition des différentes formes de
gouvernement qu'Hérodote attribue aux chefs rebelles Otanès, Mégabyse
et Darius, dans leur
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discussion
sur le meilleur des régimes.8
Le monde aristocratique en déclin s'accrochait aux idées éternelles et
aux valeurs immuables et les opposait aux lois, aux nomoi, qui étaient
devenues le "mot d'ordre" du bas peuple. Les sophistes
insistaient sur tout ce qui est par "convention" et non par
nature, ce qui leur permit d'élaborer aussi un certain cosmopolitisme et
un concept universel de l'être humain dont l'abstraction ne sourd pas de
la transcendance, ce qui serait le cas de l'idée platonicienne, mais
d'une expérience sociale et politique.9
On peut aussi considérer que la sophistique protagorienne est la première
philosophie qui postule un relativisme radical des valeurs, relativisme
qui unifie les différentes positions intellectuelles des sophistes,
qu'ils soient classés comme défenseurs de l'oligarchie ou de la démocratie.
Selon le célèbre mythe que Platon attribue au sophiste dans le
Protagoras, les hommes ne pourraient pas vivre en société sans l'art de
la politique, et pour pouvoir l'exercer chacun d'eux disposerait d'une
partie égale d'aidôs (la reconnaissance et le respect de l'autre) et de
dikê (le sens de la justice). Une politique vertueuse ne peut se faire
qu'entre partenaires qui se reconnaissent comme égaux. 10
Comme il fallait s'y attendre, à partir des théories sur l'égalité
politique le Vème siècle a vu naître aussi des façons de penser qui
posaient la question de l'égalité sociale. Antiphon le sophiste, par
exemple, qui tout en se basant sur la physis -"par nature, nous
sommes nés tous, en tout, semblables, et Barbares et Hellènes"-
affirma le cosmopolitisme et l'égalité : il
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faudrait
supprimer les différences entre les classes sociales, abolir les frontières
entre pauvres et riches et les lignes de démarcation entre les races.
Probablement Antiphon condamnait aussi la division entre libres et
esclaves.11
Mais le réalisme politique parle avec la voix désenchantée de
Trasymaque. Dans le premier livre de la République de Platon, Trasymaque
constate et interprète un état de fait : "le juste n'est rien
d'autre que l'intérêt du plus fort".12 Sa définition de la justice
repose sur le raisonnement suivant : " est juste celui qui agit
conformément à la loi ; la loi est établie par ceux qui détiennent le
pouvoir ; les prescriptions de la loi ne visent que l'avantage des
puissants ; celui qui agit dans l'intérêt du plus fort agit donc
justement."13 Reconnaissant ainsi que la réalité politique inverse
les valeurs, Trasymaque peut dire que la justice est "une noble
folie" ( dans une autre traduction : "une candeur pleine d'abnégation"),
et l'injustice la "capacité de décider sagement".14
Trasymaque critique aussi la règle de la majorité qui caractérise le
nomos. Dans la Polis démocratique le citoyen jouit de la liberté de
parole mais ne peut agir que s'il appartient à la majorité. La force de
la loi basée sur la seule majorité -sans fondement éthique- exerce une
violence sur celui qui est obligé de la suivre.15
Vers la moitié du Vème siècle, la discussion politique -aussi bien sur
la politique que sur la philosophie politique- était intense à Athènes,
et peut-être, dans quelques autres des communautés du monde grecque. Il
est symptomatique, nous dit Finley, qu'aucun des grands sophistes n'ait été
athénien d'origine16 et, étant donné que les différentes "cités"
connaissaient une grande variété de dispositions
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constitutionnelles,
il n'est pas étonnant que les deux faits aient stimulé les premières
tentatives d'analyse du régime politique.
La tension constante entre démocratie et oligarchie se maintenait vivace
au sein de l'Athènes démocratique. L'origine traditionnelle et immuable
de la loi avait reçu un coup. La relativité du nomos de la Polis était
reconnue. La liberté, tant publique que privée, était acceptée par
amis et ennemis comme l'une des bases du régime démocratique 17 ; et, évidemment,
l'une des conditions de cette liberté fut aussi reconnue : l'isonomie ou
égalité devant la loi, qui s'exprimait comme une liberté positive sous
la forme d'isègoria, ce que l'on pourrait traduire par "égalité
dans l'agora" et qui signifiait le droit de tout citoyen d'adresser
la parole au demos réuni.
L'égalité a toujours été la proposition inacceptable, le point de mire
de tous les ennemis de la démocratie, outre le fait qu'elle n'a jamais
existé dans la pratique, "là où subsistent des inégalités dans
la fortune, les relations, l'autorité politique."18
La démocratie et l'oligarchie prétendaient toutes les deux conduire la
société politique à la vertu et la justice par "le gouvernement
des lois, et non pas par des hommes." Dans les temps reculés du
gouvernement aristocratique, le peuple réclamait des lois, des codes, des
contrats écrits, ce qui signifiait une pratique sensée pour échapper à
l'arbitraire du pouvoir. Par conséquent, même la monarchie, selon
Aristote, s'exerce en accord avec des lois, puisque "la royauté,
rappelons -le, est l'une des constitutions correctes."19 Les rois
"règnent en vertu de la loi et sur des peuples pleinement
consentants, et les
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tyrans
sur des sujets contraints et forcés".20
On dirait que personne ne critique, dans la Grèce classique, le principe
du "gouvernement de la loi". Mais la difficulté se présente
ailleurs : qui a le droit de dicter la loi? Le demos dans son ensemble? Ou
ceux qui gouvernent, élus ou pas?
Etant donné que ce qui est en jeu derrière les formes politiques d'un régime
juste est l'obligation de chaque individu de respecter la loi, le véritable
problème est la participation de chacun et de tous dans la décision
commune qui institue le nomos. Sinon, qu'est-ce qui rattache le sujet au régime?
La première discussion sur la justification politique des trois régimes
corrects, rapportée par Hérodote, se termine, et peut-être est-il
important de le remarquer, sur un refus individuel de se soumettre. Otanès
place sur le même niveau négatif l'acte de commander et celui d'obéir.
Un signe distinctif de la démocratie, selon Aristote, "est de vivre
chacun comme il veut, car, dit-on, tel est l'office de la liberté, s'il
est vrai que lamarque propre de l'esclave est de vivre comme il ne veut
pas. Voilà donc la seconde norme de la démocratie (la première était
"que la décision de la majorité a une autorité absolue"), d'où
est venue la prétention de n'être gouverné absolument par personne, ou,
si ce n'est pas possible, de gouverner et d'être gouverné chacun son
tour ; et ainsi ce second facteur apporte son appui à la liberté fondée
sur l'égalité."21
Gouverner et être gouverné, chacun son tour, comme expression de la
liberté? Difficile. De l'égalité? Peut-être. Mais imaginer un monde où
personne ne commande ni n'obéit, une polis organisée sans coaction
politique,
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sans
une quelconque forme d'arkhê, cela n'a pas été pensable avant la fin du
XVIIIème siècle.
L'idée d'une absence ou abolition radicale de toute sorte de contrainte
ou domination n'est pas facile à prêcher dans un monde socio-politique
basé historiquement sur l'hétéronomie, la hiérarchie et le pouvoir. La
difficulté réside sans doute dans la possibilité d'imaginer
l'obligation, exigée par l'existence d'un nomos, sans un quelconque
pouvoir de contrainte.
Jusqu'à la Modernité tardive toute réflexion politique considérait la
domination -ou un certain degré de domination- comme un fait naturel. La
conception traditionnelle de la loi n'admettait aucun doute sur sa légitimité,
de même, après l'invention de la démocratie, ou plus généralement de
la politique, par les Grecs, la conception du nomos dans sa dimension
politique n'a pas été pensable sans une forme de commandement, de
direction, de gouvernement qui devait l'appliquer. C'est-à-dire, sans une
forme de relation institutionnalisée de commandement et d'obéissance.
Le mot anarkhia apparaît d'abord (Homère : Iliade, II, 703 et 726 ; Hérodote
: L'Enquête, IX; 23) pour désigner une situation dans laquelle un groupe
armé, ou une armée, se retrouvent sans chef.
La signification habituelle du verbe arkhein était celle de prendre
l'initiative, commencer une bataille ou un discours. Ainsi arkhê désignait
ce qui est à l'origine d'une succession temporelle. Aristote l'utilise
dans ce sens lorsqu'il dit que : "principe (principium traduit en
latin le mot grec arkhé) se dit d'abord du point de départ du mouvement
de la chose" (Métaphysique, V, 1012 b 34).
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Mais
arkhê, lié à l'idée de prendre l'initiative, a aussi la connotation de
commandement, pouvoir, ou pouvoir politique.
Ce double sémantisme d'arkhê - commencement ou origine et commandement-
donnera comme dérivés : 1) Arkhaios, "qui remonte aux
origines" et qui dans la langue moderne donne l'idée d'antiquité
(archives, archéologie, archaïque), et 2) Arkhein, "commander,
ordonner", d'où (outre arkhon, -ontos, titre d'un magistrat d'Athènes,
ou arkheion, résidence des magistrats principaux) : arkhi- préfixe
indiquant la supériorité (archidiacre, archiduc, archiprêtre) et -arkhia
sufixe indiquant la forme politique (monarchie, oligarchie, hiérarchie
-de hieros : sacré-, anarchie -apparaît en français au XIVème siècle,
mais le terme est rare avant le XVIIème-, autarcie).
L'attribution d'un pouvoir de contrainte à tout régime politique
paraissait évidente ou naturelle comme si la domination était intrinsèque
au politique -et encore aujourd'hui cela semble évident pour la plupart
des gens-. Cette apparente évidence, amena à considérer le concept d'arkhê
comme plus ou moins neutre ; il n'en a pas été ainsi avec l'an-arkhia
qui resta marquée du stigmate de la désorganisation : sans un chef, sans
quelqu'un qui commande, la société se désintègre, le chaos dévore le
social. Lorsque le mot anarchie se généralise dans la France révolutionnaire
ce sera pour désigner de façon négative ceux qu'on accuse de créer le
désordre et de promouvoir la révolte. Avec la rage et la passion qui
sont le produit d'une obscure ambivalence, l'anarchiste est accusé de
vouloir désorganiser la société politique, affaiblir l'autorité et
attaquer le pouvoir constitué, (selon le dictionnaire, "fauteur de
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troubles"
-promoteur de désordres-) et en même temps on lui attribue le noble désir
d'aller plus loin dans la révolution, de vouloir niveler rangs et
fortunes. Comme écrivit le girondin Brissot, quel fléau de la société
"cette doctrine anarchiste qui, à l'ombre de l'égalité des droits,
veut établir une égalité universelle et de fait"!
Revenons pour un moment au Vème siècle, puisque la capacité de réflexion
nous donne la possibilité de sauter sur les siècles, et poursuivons la
lecture d' Hérodote, là où nous l'avions laissée, qui nous éclaire
sur la réalité du pouvoir.
Une fois qu'Otanès se fut retiré de la compétition, les six autres
comploteurs "cherchèrent la façon la plus équitable de choisir un
roi", et ils adoptèrent la suivante : "au lever du soleil ils
iraient se promener à cheval dans les faubourgs de la ville, et celui
dont la bête hennirait la première recevrait la royauté." Mais
Darius ne se fie pas au sort et demande à son palefrenier de se débrouiller
pour que cet honneur n'échoie pas à quelqu'un d'autre que lui. Olibarès,
ledit palefrenier, en homme averti, la nuit tombée attacha une jument
dans un endroit du quartier par où devaient passer le lendemain matin les
six cavaliers ; il y emmena le cheval de Darius "qu'il fit tourner
autour d'elle à plusieurs reprises en la frôlant, pour lui permettre
enfin de la saillir." Aux premières lueurs de l'aube, lorsque les
conjurés sur leurs chevaux arrivèrent à l'endroit où se trouvait la
jument, "le cheval de Darius y courut aussitôt et hennit. Au même
instant un éclair sillonna le ciel serein et le tonnerre retentit."
Ses compagnons reconnurent en lui le vainqueur et se prosternèrent à ses
pieds.
Le pouvoir de l'Empire des Perses
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alla
grandissant, et selon ce que raconte L'Enquête, Darius fit construire un
bas-relief en pierre qui représentait un homme à cheval avec
l'inscription suivante: "Darius fils d'Hystaspe, grâce à la valeur
de son cheval (l'inscription en donnait le nom) et d'Olibarès, son
palefrenier, est devenu le roi des Perses."22
Le récit d'Hérodote sur la conspiration des Sept et l'origine du royaume
des Perses est intéressant du point de vue de la philosophie politique,
pour plusieurs raisons : non seulement nous y trouvons, comme nous l'avons
déjà dit, la première discussion sur la forme de gouvernement, la
politeia, d'un régime juste, en même temps que le premier refus de
l'obligation de commander ou d'obéir, mais nous lisons aussi dans la
trame de l'histoire les multiples ingrédients du pouvoir politique réel.
Voyons. En toile de fond, le régime injuste, l'usurpation du Mage,
l'arbitraire, la tyrannie. La force, la conspiration et le massacre. La
raison, le logos, le discours, l'idéologie. L'astuce, la ruse, la
tromperie (face au pouvoir l'éthique et la politique se dissocient). Le
signe de l'hétéronomie, le sacré, l'acceptation de la magie (le gran
mystère du pouvoir est l'obéissance). Et pour finir, l'arrogance de ceux
qui commandent qui inscrivent leur imposture, l'origine illégitime de
leur condition, sur un monument, à la face du monde.
II.
Le pouvoir des mots.
Le pouvoir politique, dans la mesure où il s'exprime par une représentation
imaginaire centrale qui organise l'univers socio-politique dans son
ensemble, est une force obscure difficile à cerner dans la réalité des
institutions, dans
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l'omniprésence
du discours qui les légitime, et dans la participation inconsciente de
tout un chacun.
Si
nous voulons approcher la compréhension des problèmes que pose le
pouvoir, il faudra décortiquer quelques termes du langage politique23 par
lesquels le pouvoir se manifeste en même temps qu'il s'occulte. Citant un
auteur contemporain nous dirons qu' "un problème philosophique (dans
notre cas, de philosophie politique du pouvoir) résultait de l'adhésion
inconsciente à des postulats inscrits dans le langage qui avait servi à
l'énoncer, postulats qu'il fallait mettre en question avant de pouvoir
envisager sérieusement le problème lui même."24
Par exemple, les Sept conjurés discutent d'oligarchie, de monarchie et de
démocratie. L'arkhê entre les mains de quelques uns, l'arkhê entre les
mains d'un seul, mais le peuple possède le kratos quand il gouverne.
Ainsi, par ailleurs, que l'aristocratie.
Le sémantisme des mots est holistique et historique. Evitons
l'anachronisme, d'accord. Mais l'étymologie nous signale, peut-être, les
"gènes" d'hérédités anciennes.
Dans les textes homériques le kratos est la capacité de s'imposer dans
une épreuve de force, dans la lutte et aussi dans les assemblées. On dit
des dieux ou des hommes qu'ils ont le kratos. L'évolution lexicologique
constitue autour de kratos deux groupes distincts, l'un s'articulant sur
la notion physique ou morale de prédominance ou supériorité dans le
combat, ce qui donne des termes qui énoncent le "pouvoir" en
tant que faculté individuelle ou le "pouvoir" en tant que
puissance ou potestas territoriale ou politique. L'autre groupe procède
de la notion
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physique
de "dur" et garde, aussi bien au sens propre que figuré, l'idée
de "brutal, cruel, pénible".25
Dans
la Grèce de la polis, il semblerait qu'une valeur péjorative, voire
inquiétante est rattachée à kratos .26 Les Athéniens ne croient pas
qu'une justification particulière soit nécessaire pour affirmer le
kratos sur d'autres villes de leur Empire maritime, mais à l'intérieur
de la polis, lorsque le demos 27 gouverne, il apparaît une espèce de
contradiction entre arkhê et kratos : l'égalité des citoyens présuppose
une certaine unité du groupe, ou de la catégorie, la possibilité pour
tous d'exercer le commandement ou d'accepter l'obéissance,
alternativement, comme dans la définition d'Aristote. "Comment
articuler cette permanente redistribution de rôles qui se joue dans l'arkhê",
nous dit Nicole Loraux et qui serait l'idéologie de la démocratie,
"avec l'affirmation d'un kratos ?"28 Puisque kratos devrait
servir à désigner la supériorité ou la domination d'une partie sur
l'autre, ou d'un parti sur les autres. Celle-ci est l'accusation et
l'argumentation des oligarques ennemis de la démocratie, que nous pouvons
lire dans le pamphlet déjà mentionné, Constitution des Athéniens :
"Il y a des gens qui s'étonnent qu'en toute occasion les Athéniens
favorisent plus les méchants, les pauvres et les hommes du peuple que les
bons : c'est justement en cela que paraît leur adresse à maintenir le
pouvoir du peuple."
On peut penser que le terme dèmokratia, (anomal dans un vocabulaire
politique qui, avec le sufixe -arkhia avait construit la dénomination des
autres régimes justes, oligarchie et monarchie, et qui aurait dû donner
dèmarkhia) fut forgé par les adversaires du régime comme un mot péjoratif,
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que
la postérité démocratique revendiqua, oubliant le sens originel.
Cependant, à l'époque, lorsqu'à Athènes fleurissait une démocratie
directe, les propres démocrates s'entouraient de multiples précautions
oratoires pour utiliser le mot qui aujourd'hui les désigne. Mieux, on
peut se demander s'il existait à Athènes au Vème siècle une théorie
organisée de la démocratie avancée par les partisans de la démocratie,29
et même se demander pourquoi, face à la profusion de critiques
philosophiques et de pamphlets oligarchiques, ils n'ont pas répondu par
écrit pour défendre la démocratie contre ses détracteurs.30
L'explication
par la répartition des tâches entre opposants et partisans du régime,
-polémistes et pamphlétaires d'un côté, tranquilles hommes d'action de
l'autre- semble un peu simple et n'explique rien. On pourrait peut-être
penser à une conscience non-acceptée de la contradiction latente entre
l'idéal naissant de l'autonomie et l'exercice du pouvoir, ou à la
difficulté de garder l'idéologie d'une arkhê politikê face à la réalité
du kratos. Finley signala que "dans toutes les époques de son
existence la polis a été, en même temps, une réalité et un idéal",
et cet idéal tendait à méconnaître les divisions politiques
effectives. Lorsque Périclès affirme que la pauvreté n'est pas un
handicap au niveau des fonctions électives, il énonce un principe égalitaire
et, implicitement, il reconnaît l'existence d'une hiérarchie de prestige
-et de fortune- à l'intérieur de la polis. (Thucydide, II, 37)
L'arkhê politikê -la forme politique du pouvoir- se situe dans la
perspective opposée aux paroles d'Otanès. Dans la vision
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aristotélicienne,
"l'autorité politique" est une forme d'arkhê qui s'exerce sur
des personnes de la même origine et sur les hommes libres : commander après
avoir obéi et avant d'obéir à nouveau. "L'homme libre" doit
aprendre à gouverner en pratiquant lui-même l'obéissance. "Aussi
a-t-on raison de dire ceci encore, qu'on ne peut pas bien commander quand
on n'a pas soi-même obéi." (Maxime attribuée à Solon).31
Ainsi, dans un régime démocratique, la forme politique du pouvoir
s'oppose, en théorie, à ce qu'on pourrait appeler l'autorité du maître
(despotikê arkhê, ou en latin, dominica potestas).
Despotique, despotisme, domination, nous rapprochent de la polysémie
actuelle du mot pouvoir, mais exigent un moment encore de patience et
d'effort, pour ne pas céder à la tentation d'abandonner l'analyse des
mots.
Despotisme
et domination ont la même origine étymologique. Une racine indo-européenne
(I.E) dem, qui signifie "maison", lieu d'habitation, apparaît
dans le mot grec despotês, de dems-potês "maître de maison".
En latin, domus, d'où viennent dominus "maître de maison", le
maître ; dominari "être le maître" et dominatio
"souveraineté". Bas latin : dominarium "domination".
Le
grec contient à côté de dem la forme potês. En I.E. poti- désignait
le chef d'un groupe social de n'importe quelle dimension : famille, clan,
tribu. En latin, à l'adjectif potis se rattachent potestas, -atis dont dérivent
pouvoir, puissance, pouvoir politique. Latin vulgaire : potere. 32
Arrivés à ce point de notre réflexion, reprenons les problèmes soulevés.
Tout d'abord, l'importance capitale, pour la
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pensée
politique, de la reconnaissance, grâce, en particulier, aux efforts de la
grande sophistique, de la relativité radicale du nomos, c'est-à-dire
l'abandon de l'hétéronomie. Deuxièmement, comme conséquence se présente
la nécessité de discuter du régime convenable -ou juste-, ce qui fait
apparaître le problème de l'obligation socio-politique de respecter, se
soumettre ou obéir à la loi. La conclusion logique de ce qui précède
sera de savoir qui établit les nomoi, quelle est la participation de
chacun à la décision générale, et comment acceder à l'autonomie,
c'est-à-dire à la capacité individuelle et sociale de (se) dicter sa
propre loi. Troisièmement, comment se représenter l'obligation? Comme
alternance de commandement et obéissance (demarkhia)? Comme obéissance
et subordination à un ordre institutionnalisé de domination, de supériorité,
d'organisation hiérarchique, d'obligations mutuelles mais necessairement
asymétriques entre gouvernants et gouvernés? Ou comme un refus commun de
commander et d'obéir.
Et
quatrièmement, à travers les concepts qui étaient liés originairement
aux premières formes non traditionnelles du pouvoir politique (arkhê et
kratos sont toujours présents dans notre langage : bureaucratie,
anarchie, démocratie ) nous approchons les contenus des termes qui, dans
le monde moderne justifient, en philosophie politique, la nécessité de
l'Etat.
Le terme le plus général dans le domaine (territoire, lieu, topos,)
politique est pouvoir; il comprend ou fonctionne comme synonyme de
domination, empire, autorité, potestas, puissance.
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De
même que domination résonne négativement pour "les amoureux de la
liberté", pouvoir a des prétentions à la neutralité valorative, même
politiquement.33
Cependant,
le contenu sémantique de pouvoir oscille entre deux pôles : capacité et
domination (c'est l'une des contradictions possibles, mais on peut bien
trouver d'autres oppositions significatives comme pouvoir et devoir - voir
plus loin-).
En
tant que verbe transitif pouvoir est, comme nous venons de le voir, un dérivé
du latin populaire potere, qui est à son tour une réfection du verbe
classique posee, "être capable de", et qui peut connoter
l'importance, l'influence ou l'efficience. Le présent poteo "je
peux" remplace le présent classique possum. Et remonte, en tant que
forme reconstruite au I.E. potis.
Dans toutes les langues d'origine latine, le substantif pouvoir désigne
la capacité de faire, avoir la capacité ou la faculté d'agir ou de
produire une action sur les choses. L'une des capacités propres de
l'homme est celle de (se) faire obéir. Alors, au niveau politique organisé
pour -et par- la domination, pouvoir désigne la puissance politique,
l'autorité34 de l'Etat.
En tant que verbe auxiliaire pouvoir fait partie avec devoir de la catégorie
linguistique de modalité ; "pouvoir" pour exprimer la
possibilité, "devoir", la nécessité (il peut commander, il
doit commander). Ces verbes peuvent entrer dans des relations
syntagmatiques (il doit pouvoir commander) pour signaler un haut degré de
probabilité.35
Mais ce qui nous intéresse est de séparer les divers contenus sémantiques
presque toujours cachés dans le langage quotidien et qui entretiennent
dans la pratique
|
|
une
certaine confusion, ce qui rend difficile la critique radicale de la
domination ; c'est-à-dire, une confusion qui sert au pouvoir politique.
Par
exemple, dans l'éducation des enfants on entend fréquemment dire
"tu ne peux pas faire cela", alors que l'enfant a toutes les
capacités de le réaliser. En réalité la phrase veut dire "tu ne
dois pas faire cela" en fonction d'une norme ou d'une protection qui
généralement n'est pas explicitée.
Le
pouvoir glisse rapidement depuis la capacité active et intentionnelle de
"pouvoir faire" propre à l'être humain, à la capacité inerte
-non intentionnelle- de produire des effets propre aux choses (la capacité
de chauffer propre au feu, la puissance d'un moteur) jusqu'au pouvoir de
"pouvoir commander" et de se faire obéir (capacité, puissance,
autorité, force).Pour le dire avec les mots d'Amedeo Bertolo :
"derrière ce que l'on étiquette comme pouvoir, combien y a-t-il de
fonctions sociales universelles (et nécessaires) et combien y a-t-il de
fonctions propres à une relation de domination?"36
III.
Pouvoir et domination.
La
domination implique nécessairement une relation asymétrique : l'un (ou
une partie) domine, l'autre (ou l'autre partie) se soumet. Si la relation
s'institutionnalise, une hiérarchie naît37, l'asymétrie n'est plus
circonstancielle ou situationnelle.
Mais institutionnaliser ou instituer signifie établir une norme, donner
une origine, fonder. L'institution contient la règle que les hommes se
sont donnés en la fondant.
L'extension conceptuelle du vocable domination -de même que le mot
pouvoir, mais à une échelle
|
plus réduite
puisque domination contient nécessairement l'idée d'une supériorité
(d'un kratos?) ou d'un droit de propriété sur les choses ou sur les
hommes- comprend deux aspects qu'il faut dissocier ou discriminer
"impérativement".38
La domination est-elle un fait de nature, naturel, qui appartient à la
physis plutôt qu'au nomos? Dans un certain nombre d'espèces la relation
entre les membres d'un groupe prend la forme d'une organisation hiérarchique
dans laquelle un individu (ou quelques uns) se placent en position
dominante face à d'autres qui adoptent une position (généralement
exprimée par la fugue ou de façon posturale) de subordination. Si une échelle
dans la dominance est constituée, chaque individu occupera un rang
social, et cette discrimination hiérarchique peut entraîner des conséquences
graves pour les subordonnés : les individus subordonnés ne se
nourrissent pas avant que le dominant ne le fasse et ils peuvent être
exclus de la reproduction. Ce type d'organisation se retrouve parmi
certaines espèces d'invertébrés et parmi nombreux groupements sociaux
de Vertébrés : poissons, reptiles, oiseaux, mammifères y compris, évidemment,
les primates. Les comportements sont fréquemment ritualisés : il suffit
que le dominant menace pour que l'animal subordonné réponde de façon
complémentaire.
Généralement, les phénomènes de dominance sont décrits d'une façon
anthropomorphe, ce qui facilite non seulement l'attribution de motivations
intentionnelles39 à toutes les manifestations du règne animal, mais en même
temps ouvre le terrain sémantique à l'interprétation inverse,
permettant l'attribution à l'homme de
|
comportements
non intentionnels du type de la causalité naturelle.
Les descriptions de poules dominantes dans l'ordre de becquetage, ou des mâles
despotes dans une bande de babouins, sont bien connus, mais est-il
possible d'attribuer à la poule la passion du pouvoir et la jouissance
retenue devant la souffrance et l'humiliation40 de la poule subordonnée?
Est-il possible d'attribuer au babouin dominé la honte de ses chaînes et
la sourde révolte quotidienne qui prépare dans l'ombre la libération de
ses frères d'infortune?
La métaphore anthropomorphe recouvre toutes les relations de
domination-soumission, et ce faisant elle contamine toute situation asymétrique
de pouvoir avec la signification qu'a dans l'ordre politique la relation,
ou le lien, commandement-obéissance.
Commander et obéir sont des termes propres au niveau du comportement
symbolique, intentionnel ; ils présupposent un type d'interaction sociale
qui n'est pas réglée de façon déterministe par des mécanismes
biologiques intraspécifiques. L'obéissance n'existe pas sans la capacité
de désobéir. Donner un ordre exige que celui ou ceux qui l'écoutent
soient prêts à l'éxécuter ou le respecter, soit parce qu'ils le considèrent
juste, soit parce qu'ils sont obligés par la force (la force qui s'exerce
en acte, ou par la menace, ou même par les modalités inconscientes de
soumission, traditionnelles ou caractérologiques). Aussi bien la légitimation
que la critique du pouvoir sont des formes politiques de régulation
sociale spécifiquement humaines. Les hommes sont les seuls animaux
capables de s'opposer à l'ordre établi et par conséquent les seuls
capables de choisir entre la
|
|
soumission
et la rébellion.
Mais, comme l'action humaine à travers l'histoire a construit des sociétés
hiérarchiques, la métaphore anthropomorphe s'inverse et la relation de
domination-subordination est vue comme faisant partie de la
"nature", et donc, inéluctable. En réalité la domination
politique est un type de structure de pouvoir d'un niveau fondamentalement
différent de celui des inégalités ou asymétries que nous avons appelés
dominance, ainsi que des asymétries situationnelles présentes dans
toutes les interactions sociales. La domination non-politique -dans les
sociétés d'hominiens du moins depuis sapiens sapiens- s'appuie sur et se
justifie dans les systèmes symboliques de légitimation (idéologiques)
de la domination politique existante, et pas l'inverse.
Ainsi que les Grecs l'avaient découvert jadis, le nomos est arbitraire,
tributaire d'un relativisme radical.41 Depuis, sauf durant les longues éclipses
produites par le poids écrasant de la sacralité42 , nous savons que nous
pouvons dire comme Otanès "je ne veux ni commander ni obéir",
mais nous savons aussi qu'en le faisant nous rencontrerons une communauté
politique organisée qui dispose de pouvoirs de coercition. En dernière
instance, la fonction ultime de la philosophie politique ancienne et
moderne a été "la justification de l'autorisation politique de
contrainte", c'est-à-dire, la justification de l'Etat et de sa légitimité.
L'anarchisme post-Lumières représente un total abandon du paradigme
traditionnel de la domination juste ou nécessaire lorsqu'il postule un
principe d'organisationsociale sans domination politique.
L'anarchiste, à l'instar de
|
Protagoras
dans l'antiquité, "a osé faire comparaître les inventions du droit
devant le tribunal de la raison."43 Nous supposons connue du lecteur
la critique anarchiste des systèmes symboliques de légitimation du
pouvoir et nous ne l'exposerons pas ici. Il importe aussi que le débat
sur les raisons légitimantes de la domination politique, et sur sa
critique, n'obscurcisse pas le fait historique du pouvoir politique qui précède
toute théorie de légitimation.
Cette réalité du pouvoir politique, dépouillée des oripeaux qui la
rendent présentable, est généralement exprimée par des penseurs
autoritaires et conservateurs qui reconnaissent une espèce de rationalité
propre à "l'art de gouverner" et qui pourrait être définie
comme une théorie pure de l'action.
Gabriel Naudé par exemple, explique dans ses Considérations politiques
sur les coups d'Etat (1639)44 qu'en dernier instance (et comme le révèle
dans des situations extraordinaires la nécessité du "coup
d'Etat"), les raisons d'une politique et le principe de sa
justification ne se trouvent que dans le succès de l'action entreprise.
Peu importe la structure de l'Etat et la nature du régime, l'action
proprement politique occulte ses raisons profondes, arcana imperii,
pensait Naudé, puisqu'elle ne dépend ni du droit, ni de la morale, ni de
la religion, ni de l'idéologie, mais exclusivement de la nécessité du
Pouvoir, de son existence.
"La conscience vivace de la signification du cas d'exception, qui
domine le droit naturel au XVIIème siècle, s'estompe bien vite au XVIIIème
siècle, dès lors qu'un ordre relativement durable est établi", a
écrit Carl Schmitt. Ce qui n'empêche que perdure,
|
occulte,
comme une épaisseur ou une concrétisation de cette réalité, cette
"marque" -ou trait, ou représentation- qui définit le pouvoir
politique, comme le montre la situation exceptionnelle ; quidditas du
pouvoir qui n'est pas nécessairement ni l'usage ni la menace de la force.
Cet auteur reprend, à partir de l'idée de souveraineté, la conception
de la rationalité politique fondée sur le succès de l'action, et peu de
temps avant le triomphe du nazisme il ouvre sa Théologie Politique avec
cette phrase : "Est souverain celui qui décide de la situation
exceptionnelle." Suivie de son corollaire logique : "Même
l'ordre juridique repose, à l'instar de tout ordre, sur une décision et
non sur une norme". Carl Schmitt ajoute : "L'existence de l'État
garde ici une incontestable supériorité sur la validité de la norme
juridique. La décision se libère de toute obligation normative et
devient absolue au sens propre. Dans le cas d'exception, l'Etat suspend le
droit en vertu d'un droit d'autoconservation, comme on dit." (...)
"Le cas d'exception révèle avec la plus grande clarté l'essence de
l'autorité de l'Etat. C'est là que la décision se sépare de la norme
juridique, et l'autorité démontre que pour créer le droit, il n'est nul
besoin d'avoir raison."45
Ainsi, l'action politique du pouvoir se libère, ou s'affranchit de toute
légitimité qui puisse se baser dans une normativité éthique, ce qui
rappelle la position des sophistes qui voyaient dans la réalité
politique l'alternance du nomos et de la physis : lorsqu'une situation
critique exige une décision déchirante, "la physis s' impose, impétueuse",
et aussi bien les hommes que les dieux "obéissent nécessairement à
une propension naturelle inéluctable qui les pousse à dominer les autres
chaque fois qu'ils sont les plus forts".
|
|
Donc,
la reconnaissance de l'existence historique de la domination politique se
superpose à la théorie de sa nécessité et se confond avec elle.
Se profilent alors deux façons de justifier la domination politique : la
domination est considérée comme inacceptable, mauvaise ou négative,
mais nécessaire au niveau politique pour réguler les conflits dans une
société non transparente. Evidemment, en la considérant nécessaire, la
connotation valorative est inversée. Proposition traditionnelle du degré
de domination nécessaire ou juste. Mais cette idée se mélange
consciemment ou inconsciemment avec une autre de type anthropologique,
comme nous l'avons dit, qui est celle de la "naturalisation" de
la domination, "naturalisation" qui inclut dans une gamme
progressive les phénomènes de dominance en passant par les aspects
physiques ou psychologiques de l'intéraction asymétrique, ou de la force
charismatique, jusqu'à y intégrer l'autorité paternelle.
Est-il possible de parler, au sens strict, c'est-à-dire en philosophie
politique, de "domination pré-politique"? Dans ce domaine sémantique
on voit clairement comment la polysémie du terme domination obscurcit la
compréhension et sert à la perpétuation de ce qui est établi.
Autrement dit, la polysémie travaille dans le sens du maintien du régime
de domination politique, et devient une stratégie de groupe, ou de
classe, dominants.
Dans un intéressant traité sur la Justice Politique 46 , où la position
anarchiste est longuement discuté, Otfried Höffe considère que :
"la série graduée des formes de domination débute par une
domination pré- politique, par un ordre de supériorité simplement
|
social
qui n'a aucun caractère juridique et politique et pourrait aussi
s'appeler domination naturelle". (...) "Une hiérarchie sociale
qui est plus élémentaire qu'une relation de propriété (relation
juridique), et qui présente par conséquent dans une perspective systématique
un ordre de supériorité et d'infériorité, résulte d'une hiérarchie
naturelle..."
Appartiennent à une hiérarchie naturelle, par exemple, les capacités
différentielles : l'adresse manuelle, la force physique, le contrôle émotionnel,
l'expérience ou la connaissance, qui déterminent des relations asymétriques.
Etant donné que "encore plus élémentaire, c'est la supériorité
des adultes ou des parents sur les enfants"47, selon notre auteur une
légitimation de la domination pourrait -"et sa récusation
minutieuse devrait"- commencer à cet endroit. Essayons la critique :
la première récusation serait que les capacités différentielles,
habileté, force, expérience, etc. peuvent créer, et créent des supériorités
situationnelles mais pas une hiérarchie sociale, puisque ces capacités
sont distribuées dans la population de façon aléatoire et elles ne sont
pas le patrimoine d'un rang ni ne le créent. Dans toute situation sociale
la contrainte qui peut résulter de la force, de l'astuce, de l'habileté,
etc. d'un individu ou d'un groupe d'individus sur un autre ou d'autres
n'est pas la domination politique et en conséquence personne lui accorde
la moindre "légalité". Sauf si la coaction exercée est définie
comme appartenant au champ institutionnel du pouvoir politique.
Mieux encore, les "supériorités" situationnelles peuvent être
librement cherchées pour de "bonnes raisons" : comme disait
|
Bakounine
"lorsqu'il s'agit de bottes j'en réfère à l'autorité du
cordonnier".
Tout autre est la "supériorité naturelle" adulte/enfant ou
parents/ enfants, car elle constitue le terrain où se joue l'éducation,
ou plus généralement, la socialisation des êtres humains. Dans la
socialisation s'articulent les capacités individuelles (le pouvoir faire)
avec les formes institutionnelles du pouvoir politique. Et la domination
externe se reproduit à travers les formes inconscientes de soumission à
l'autorité.48 Le niveau symbolique, significatif ou intentionnel,
recouvre la totalité du comportement individuel et social ; les
"représentations imaginaires centrales"49 organisent les places
respectives des acteurs sociaux, elles contiennent le principe fondateur
du "régime". Dans un système hiérarchique, d'Etat, la
domination politique donne son propre sens à toute relation sociale asymétrique.
Probablement aussi, l'organisation du champ sémantique par -et pour- la
domination empêche ou rend difficile le développement de liens égalitaires.
Parce que l'égalité, comme la liberté, comme la domination, sont des
représentations du domaine politique.
En conséquence la domination politique ne naît pas des asymétries
naturelles et situationnelles. La domination politique les organise et les
gère.
L'utilisation de la proposition "domination pré-politique"
pourrait faire penser à un soubassement ecobiologique d'où surgissent
"naturellement" les conditions de la contrainte et la structure
du Pouvoir. Il serait plus logique de parler de formes non politiques des
relations de pouvoir
|
|
(capacité
de décision, d'influence, de force, de (se) faire obéir), même si nous
savons que ces asymétries non politiques sont toujours contaminées, dans
le monde humain socio-historique, par la signification politique
introduite par la domination. On pourrait alors parler au niveau non
politique, "d'un degré zéro de la domination."
Dans le schéma d'Otfried Höffe que nous sommes en train de commenter un
premier degré de la domination s'instaure lorsque les parents ou les
adultes étendent leur autorité ou leur supériorité au delà du temps
et des conditions dans lesquelles, même en forçant ou en obligeant, leur
fonction ou leur aide est nécessaire. Mais dans ce cas, ou bien il s'agit
d'une extension situationnelle (nous dirions "privée" si le
terme n'avait pas une connotation juridique) non politique des formes de
pouvoir (extension d'une asymétrie non justifiée par rapport aux capacités
réciproques), ou bien c'est une relation institutionnalisée avec des
obligations réciproques, comme le pense Höffe, et alors elle fait partie
du deuxième degré de la domination ou pouvoir politique proprement dit.
Nous pensons que le pouvoir politique ou domination, se constitue avec
l'institutionnalisation de la relation "commandement-obéissance"
au sein d'un système symbolique50 de légitimation qui est en même temps
le principe métaphysique d'organisation hiérarchique de la société. Ce
principe (arkhê) d'organisation hiérarchique51 , en s'emparant de la définition
du politique développe un processus d'autonomisation de l'instance
politique qui produit deux effets : le premier est la rupture radicale
entre le niveau politique de légitimation du pouvoir ( ce qui
|
devient
la définition de l'Etat52 ) et la société civile53 ; le deuxième est
celui de placer toute relation asymétrique (capacités différentielles)
présent dans la société globale sous la détermination d'une obligation
politique ou devoir d'obéissance. C'est-à-dire, la transformation de
toute relation asymétrique, aussi bien au niveau formel qu'au niveau
inconscient, en une relation de dominant à dominé.
Selon Höffe, la domination politique -le deuxième degré de la
domination- "commence là où les ordres de supériorité se présentent
dans le cadre d'un régime juridique et politique", et il ajoute un
troisième degré de domination "post-politique" (sic) qui
serait la personnalisation du pouvoir -despotikê arkhê- comme dans la
tyrannie.
Dans ce modèle graduel de la domination, qui va de l'autorité naturelle
au despotisme, l'anarchisme sera présenté en relation avec une critique
"régrédiente" (en progression décroissante) dans les degrés
définis par le modèle, ce qui amène "naturellement" à une
aporie.54
Le modèle propose "l'anarchie ou l'absence de domination comme une
diminution progressive de la domination qui s'accomplit -d'un point de vue
systématique et non historique- en trois degrés." En ce qui
concerne le troisième degré, il n'y a pas de problème , depuis le VI siècle
av. J.C. jusqu'à nos jours la plus grande partie de la théorie politique
et juridique a critiqué le despotisme, la tyrannie et la dictature. Dans
la même ligne on peut aussi considérer une tendance historique de la
société séculière à voir l'Etat "de droit" aussi pauvre en
domination que possible, à l'intérieur des limites, bien
|
|
entendu,
de sa prérogative à exercer une contrainte légitime. "Mais cette
société reste pour l'essentiel attachée à l'idéal pré-anarchiste
d'un pouvoir de contrainte juste", d'un degré de domination légitime.
Le changement de paradigme introduit par l'anarchisme, "la
provocation qui lui est liée dans la perspective de la justice politique
ne commence qu'avec" la critique du deuxième degré de la domination
ou domination politique. L'anarchisme postulera alors l'abolition de toute
domination politique. Ce qui est cohérent avec le corpus théorique de
l'anarchisme. Mais en ne définissant l'anarchisme que négativement en
tant qu'absence de domination, le schéma glisse rapidement vers des
contradictions infranchissables. Ainsi, l'anarchisme supprimerait aussi le
premier degré "pré-politique" de la domination, ce qui est
logique si, comme nous l'avons dit, toute asymétrie de pouvoir
institutionnalisée -au delà du temps et des conditions de sa nécessité
sociale- appartient au niveau de la domination politique. Ce qui cesse d'être
acceptable c'est la suite de la réfléxion lorsqu'elle prétend qu'un
anarchisme radical doit refuser "toute contrainte sociale et pas
seulement sa forme juridique et politique".55 Puisqu'on entend ici
par "contrainte sociale" toute obligation d'aide, de réciprocité
ou de convention. L'anarchisme signifierait donc la disparition de toute
norme, ce serait une anomie56, puisque toute norme oblige. Le libre pacte
exige de s'en tenir à ce qui est convenu. Le contrat s'honore, la parole
donnée se respecte. Une règle est observée , autrement elle n'est plus
une règle. Pour les anarchistes aussi. Et pour les anarchistes plus que
pour tout autre. Anarchie et anomie sont des termes antinomiques
|
"Bien
sûr", diront tout ceux qui se placent dans la perspective
traditionnelle de la continuité graduelle du naturel, du social et du
politique. Ergo, l'anarchisme se trouve en pleine contradiction avec lui-même.
Enfermé dans la contradiction, plus d'un anarchiste, par rébellion ou
par l'agréable goût de la provocation dira : "Rien ne m'oblige,
aucun lien ne m'attache. Je suis contre toute institution, contre toute
norme." 57
Non, disons-nous, la contradiction n'est pas interne à l'anarchisme, elle
est un produit des termes utilisés pour traiter le problème.
IV
. L'institution et l'obligation sociale.
Vers la fin du siècle dernier, Malatesta défendait l'organisation et
"la société" contre les anti-organisateurs (ne pas confondre
avec les individualistes) se demandant comment quelque chose d'aussi évident
que la nécessité d'organisation avait pu être niée. Le phénomène a
son explication dans la fonction spécifique du mouvement anarchiste
d'opposition totale à la société actuelle. Le mouvement anarchiste,
pensait Malatesta, a commencé comme réaction contre l'esprit d'autorité
dominant, "il était naturel, par conséquent, que nombre
d'anarchistes soient comme hypnotisés par cette lutte contre l'autorité
et qui, croyant, à cause de l'influence de l'éducation autoritaire
qu'ils avaient reçue, que l'autorité est l'âme de l'organisation
sociale, pour combattre celle-là il fallait combattre et nier celle-ci.
Et la suggestion est arrivée au point de faire des choses vraiment
incroyables. On a combattu toute sorte de coopération et d'accord, considérant
que l'association était l'antithèse de l'anarchie ; on a soutenu que,
sans accords, sans
|
|
obligations
réciproques, faisant chacun ce qui lui passait par la tête, sans même
se renseigner de ce que faisait l'autre, tout se serait harmonisé spontanément
; qu'anarchie signifie que chaque homme doit se suffire à lui-même...
sans échange et sans travail associé." (...) Par contre :
"Anarchie signifie, société organisée sans autorité entendant par
autorité la faculté d'imposer la volonté propre...Selon nous, l'autorité
non seulement n'est pas nécessaire à l'organisation sociale, mais, au
lieu de lui en être bénéfique, elle vit d'elle comme un parasite...
Nous le croyons ainsi et c'est pour cela que nous sommes anarchistes, car
si nous croyions qu'il ne peut pas y avoir d'organisation sans autorité,
nous serions autoritaires, car nous préférerions l'autorité qui obstrue
et assombrit la vie, à la désorganisation qui la rend
impossible."58
Bakounine
avait déjà définit la liberté comme un résultat de l'association
humaine. Toute liberté humaine, qui ne soit pas un privilège, exige, nécessite,
l'égalité. Mais une fois l'égalité bien établie, n'y aura-t-il plus
aucune différence entre les capacités et les degrés d'énergie des différents
individus? Au contraire, répond Bakounine, la diversité est une grande
richesse de l'humanité, comme l'a bien observé Feuerbach. "Grâce
à elle l'humanité est un tout collectif, dans lequel chacun complète
tous et a besoin de tous ; de sorte que cette diversité infinie des
individus humains est la cause même, la base principale de leur solidarité,
un argument tout-puissant en faveur de l'égalité."59
Mais
dans la société il est nécessaire de distinguer clairement les
"lois naturelles" auxquelles nous obéissons tous
involontairement et fatalement, "des lois autoritaires, arbitraires,
politiques, religieuses, criminelles et civiles, que les classes privilégiées
ont établies dans l'histoire." De même que les premières sont les
prémisses de l'interaction sociale, les secondes exigent de tout un
chacun la rébellion et l'indépendance "aussi absolue que possible
vis-à-vis de toutes les prétentions de commandement, vis-à-vis de
toutes les volontés humaines, tant collectives qu'individuelles qui
voudraient lui imposer, non leur influence naturelle, mais leur loi.
Quant
à l'influence naturelle que les hommes exercent les uns sur les autres,
c'est encore une de ces conditions de la vie sociale contre lesquelles la
révolte serait aussi inutile qu'impossible. Cette influence est la base même,
matérielle, intellectuelle et morale, de l'humaine solidarité."60
Dans
des pages remarquables, mille fois reproduites, auxquelles Reclus a donné
le nom de Dieu et l'Etat, et qui se trouvent à l'intérieur d'un texte
beaucoup moins connu61 , Bakounine écrit : "Je ne deviens libre
vraiment que par la liberté d'autres ...C'est au contraire l'esclavage
des hommes qui pose une barrière à ma liberté", parce que dans la
conception matérialiste, la liberté "ne peut être réalisée que
par la société et seulement dans la plus étroite égalité et solidarité
de chacun avec tous."62
On peut distinguer trois moments dans le développement de la liberté.
Le premier, éminemment positif, est la création historique et collective
de la possibilité d'être libre et de penser la liberté. Les deux autres
sont la conséquence de la rébellion. La rébellion contre la fiction
divine et contre l'Etat est en quelque sorte la plus facile puisque
|
la
dignité de l'homme, son humanité, se sent opprimée et niée devant une
institution qui se présente comme violemment impérative et extérieure,
comme la volonté du maître. "Ici il faut pourtant bien s'entendre
et pour s'entendre il faut commencer par établir une distinction bien précise
entre l'autorité officielle et par conséquent tyrannique de la société
organisée en Etat, et l'influence et l'action naturelle de la société
non officielle, mais naturelle sur chacun de ses membres".63
La rébellion contre l'influence naturelle de la société, -troisième
moment de la liberté- va plus loin que la liberté politique, elle
s'inscrit dans la relativité radicale du nomos et constitue le contenu même
de l'aventure humaine. C'est un élément nécessaire de l'institution
imaginaire de la société.
La
révolte contre les influences réciproques des uns sur les autres est
"aussi inutile qu'impossible", non pas la rébellion contre
l'influence naturelle de la société qui, dans certaines conditions,
devient aussi nécessaire qu'inévitable, de même que la rébellion
contre l'Etat.
Ce
troisième moment de la liberté, le plus difficile pour l'individu,
s'articule avec le premier puisque la création historique et collective
de la liberté exige la rébellion contre ce qui est - ce qui est établi-
pour qu'advienne le possible -ce qui n'est pas encore-.64
"La tyrannie sociale, souvent écrasante et funeste, ne présente pas
ce caractère de violence impérative, de despotisme légalisé et formel,
qui distingue l'autorité de l'Etat. Elle ne s'impose pas comme une loi à
laquelle tout individu est forcé de se soumettre sous peine d'encourir un
châtiment juridique. Son action est plus douce, plus insinuante, plus
imperceptible, mais d'autant plus puissante que celle de l'autorité de
l'Etat. Elle domine les hommes par les coutumes, par les moeurs, par la
masse des sentiments et des préjugés...Elle enveloppe l'homme dès sa
naissance, le transperce, le pénètre (...) de sorte que chacun en est en
quelque sorte le complice contre lui-même".65 Se révolter contre
l'influence de la société exige se révolter, du moins en partie, contre
soi même ; c'est en cela qu'il est le moment le plus difficile de la
liberté.
Bakounine
reprend la vieille et nécessaire distinction de la sophistique grecque
que nous avons rappelée au début de ce texte, entre la physis et le
nomos, entre ce qui est "par nature" et ce qui est "institué"
par les hommes". Mais il introduit aussi une nouvelle et subtile
distinction : la société instituée par les hommes, dépendant du nomos
arbitraire, ouverte à la critique et à la rébellion, travaillée par la
possibilité de dire non à la loi, de la critiquer, de la combattre,
fonctionne, du moins en partie, pour les individus qui la composent, comme
si c'était une nouvelle physis.
Nous pouvons dire qu'une société existe partout où les êtres humains
interagissent entre eux, ou, ce qui revient au même, là où ils "se
trouvent en réciprocité d'action et constituent une unité
permanente", ou qui dure dans le temps. Les individus et les générations
disparaissent et se succèdent constamment, nonobstant la société
maintient son identité même si elle subit des changements profonds.
Entre deux instants voisins il y a toujours une petite partie qui s'en va,
une autre petite partie qui rentre. On ne peut jamais dire, sauf de façon
arbitraire ou conventionnelle, quand
|
|
commence
ou finit une génération. "La sortie des éléments anciens et
l'entrée des nouveaux s'opèrent si progressivement que le groupe fait
l'effet d'un être unique, tout comme un organisme au milieu de l'écoulement
incessant de ses atomes". 66
Immédiatement apparaissent deux problèmes qui ont d'importantes conséquences
politiques. L'un est : quel traitement devons-nous donner à une entité
collective? L'autre est celui de la nature du lien social.
Nous
sommes habitués à voir la société de façon holistique, ce qui est
parfaitement légitime. Si nous disons que "la société ouverte a
ses ennemis", ou que "le peuple est doux comme un agneau",
le sujet grammatical de la phrase est un terme singulier, mais la société
et le peuple se réfèrent à un sujet collectif. Cette transformation
d'une pluralité d'éléments en une unité singulière (vieux problème
du nominalisme médiéval) nous conduit à attribuer à la pluralité le
prédicat du sujet singulier, par exemple "la mansuétude", bien
que nous sachions que tous les individus du peuple ne sont pas "doux
comme des agneaux", et deuxièmement, nous amène à la construction
d'une unité qui paraît réclamer une réalité propre distincte de celle
de ses composants. Comme Léviathan ou la Volonté Générale ou la
Nation. Une telle entité aspire à être reconnue comme un individu
d'ordre supérieur. Nous avons ainsi deux formes : un sujet collectif et
une pluralité de sujets. Est-ce que toutes les deux se réfèrent à la même
chose? Ont-elles le même réfèrent? En principe oui. Et cependant la
conséquence d'avoir deux formes grammaticales différents, l'une singulière,
l'autre plurielle, pour le même référent, conduit à attribuer, si on
le veut ainsi, à l'entité particulière construite la responsabilité de
l'action accomplie par la pluralité. Ce qui fait ressortir " le
problème politique de savoir à qui revient, en dernière analyse,
l'oeuvre collective qu'est la vie commune, l'existence sociale et
politique". Un agentd'ordre supérieur est introduit dans l'action
sociale et insidieusement il se substitue à l'action sociale collective.
La réaction n' est pas la même si le groupe d'acteurs sociaux est présenté
comme une réalité à notre échelle "(les gens, les militants) ou
comme une réalité susceptible d'être 'personnalisée' pour son propre
compte (le Peuple, le Parti). Les gens et les militants sont seulement
beaucoup d'individus comme chacun de nous, avec les mêmes faiblesses,
mais le Peuple ou le Parti (ou l'Etat) paraissent jouir d'une réalité et
d'une autorité supérieure (ubiquité, longévité, mémoire,
sagesse)."67
Le
deuxième problème -la nature du lien social- est encore plus complexe
et, évidemment, nous n'essayons pas dans cet article de donner une
solution globale ; nous ne signalerons que ce qui est important pour notre
analyse.
Qu'est-ce qui lie, qui maintient ensemble une pluralité d'individus qui,
dans son immense majorité n'ont jamais été en contact, n'ont rien échangé
ni rien désiré en commun? Pluralité d'individus qui à chaque instant
ne contient pas seulement les vivants mais aussi les morts -le passé qui
n'est plus- et ceux qui ne sont pas encore nés -le futur qui n'est pas
encore. 68
Le lien social qui lie les hommes entre eux est le produit du même acte
social dont naît la signification ou l'intentionnalité. Les hommes
donnent, ou se donnent, ou instituent, une signification, un sens à leur
comportement. L'action humaine cesse d'être un fait brut, naturel,
|
pour
acquérir une finalité intercommunicable. Les hominiens adviennent à
l'humanité lorsqu'ils inventent, et se donnent à eux-mêmes, un code, un
symbole ou un signe signifiant, une règle, une norme.
Le
contexte dans lequel une action humaine a un sens est un contexte
institutionnel. Une institution détermine l'usage et la transmission de
la règle de génération en génération. Les représentations
collectives en général et les "représentations imaginaires
centrales" en particulier, contiennent le caractère normatif des règles.
Les hommes observent une règle, une norme, une convention, car s'ils ne
le faisaient pas il n'existerait ni norme, ni règle ni convention. Si
l'institution imaginaire de la société repose sur la relativité du
nomos, ceci signifie que la loi peut être discutée, changée, annulée,
mais qu'en même temps c'est la création de la règle ou de la norme qui
fonde la société humaine. L'existence du nomos et celle du lien social
est une même chose.
La
communication verbale, l'utilisation d'un système de signes,
l'intentionnalité, l'organisation d'un ordre symbolique ou culturel, présupposent
la règle, la convention. Mais la convention n'est pas le résultat d'un
pacte69 qui a eu lieu à un moment donné entre partenaires conscients,
elle est plutôt une façon d'être de l'intentionnalité ou de la
signification.
Une
règle que personne n'observe n'est pas une règle ; une norme que
personne ne respecte est "un voeu de l'esprit", n'est pas une
norme qui lie les acteurs sociaux. Une obligation est une règle à
respecter. L'obligation sociale est la résultante de l'appartenance à un
réseau de significations communes qui peuvent faire partie d'institutions
créées pour la liberté de l'homme ou pour son esclavage. Avoir cassé
le lien traditionnel avec un législateur extérieur, avec l'hétéronomie,
avoir pu penser l'arbitraire du nomos, sont les premiers pas dans
"l'appropriation collective du principe instituant" du social,
les premiers balbutiements dans le moment positif historique et social du
développement de la liberté, comme disait Bakounine.
Par certains côtés, notre définition de l'obligation sociale se
maintient dans un système de prestations réciproques, dans la structure
du don et de la dette. Pour illustrer ce système de relations, les
justifications archaïques de l'obligation faisaient appel à la
distribution égale pour tous les hommes du sens de la justice et du
sentiment de respect et discrétion envers les autres; ils faisaient appel
aussi, à "l'esprit" ou à "quelque chose" contenu
dans ce qui était échangé ou donné.70 En réalité toutes ces
explications et les ultérieures explications religieuses et politiques du
lien social expriment le contenu des représentations collectives avec
lesquelles les hommes justifient les nomoi existants, les règles qu'ils
observent, et les raisons pour lesquelles ils le font. Bien que les
raisons en général ne soient pas explicitées et doivent être déchiffrées.
Pour Hobbes, les obligations, au sens de lien social, sont une loi de la
nature. La première loi étant celle de "la droite raison touchant
les choses que nous avons à faire", la seconde, la fidélité au
contrat : "il faut garder les conventions qu'on a faites, et tenir sa
parole."71 Mais les lois de la nature obligent seulement in foro
interno et ne sont autre chose qu'une loi morale ; c'est ainsi qu'au fond,
une lex naturalis n'est pas vraiment une loi,
|
|
puisque
la loi "à la définir exactement est le discours d'une personne, qui
avec autorité légitime commande aux autres de faire ou de ne pas faire
quelque chose."72 Si nous reconnaissons que nous sommes toujours dans
le domaine du nomos et non de la physis, on peut distinguer deux formes
institutionnelles dans lesquelles l'obligation sociale, comme lien qui établit
une règle ou convention, a des caractéristiques opposées : "car le
pacte est une promesse ; et la loi est un commandement ; en un pacte l'on
dit, je ferai ; et en une loi l'on ordonne de faire"(...)"Le
contrat oblige de soi-même ; mais la loi n'oblige qu'en vertu du pacte général
de rendre obéissance."73
Le
caractère normatif des règles sera totalement différent dans une société
ouverte à l'autonomie du sujet de l'action74 et dans une société
despotique.
V.
Pouvoir politique et devoir d'obéissance.
Dans
notre chemin apparaît un fait historique incontournable qui exige d'être
clarifié. Nous avons dit que le pouvoir politique ou domination précède
toute tentative de légitimation et qu'il cache dans l'arcane ses raisons
profondes.
L'apophtegme hobbessien le dévoile : "Les pactes sans le glaive ne
sont que des paroles". Une disparité manifeste sépare les paroles
et le glaive. Qu'est-ce qui se passe alors avec la justice? Pascal nous le
dit : "ne pouvant faire qu'il soit force obéir à la justice, on a
fait qu'il soit juste d'obéir à la force ; ne pouvant fortifier la
justice, on a justifié la force".75
Et qu'est-ce qui se passe alors avec la liberté? La liberté, "bien
si grand et si doux ! que dès qu'elle est perdue, tous les maux
s'ensuivent et que, sans elle, tous les autres biens, corrompus par la
servitude, perdent entièrement leur goût et leur saveur." Les
hommes vivent comme s'ils ne la désiraient même pas, parce que, quel
pouvoir a-t-il le maître autre "que les moyens que vous lui
fournissez pour vous détruire"? D'où vient cette habitude de l'obéissance,
"cette opiniâtre volonté de servir"? Nés dans la dépendance,
"ne pensant point avoir d'autres droits, ni d'autres biens que ceux
qu'ils ont trouvés à leur entrée dans la vie, ils prennent pour leur état
de nature, l'état même de leur naissance." La liberté s'éclipse
derrière la servitude volontaire. La Boétie nous rappelle que la rébellion
est possible.76
Le pouvoir politique comporte, dans toutes ses formes historiques,
l'institutionnalisation d'une division de la société en dominants et
dominés. Division qui en même temps autonomise et sépare Pouvoir et
société. Aliénation du pouvoir qui fait croire que la société naît
de lui.77
Lorsqu'il définit la communauté politique Max Weber affirme que "la
société politique se trouve spécifiquement capacité pour confisquer en
sa faveur tous les contenus possibles de l'action sociale".78 De
surcroît, son "action communautaire suppose, du moins normalement,
la pression destinée à menacer et annihiler la vie et la liberté de
mouvement autant des étrangers que de ceux qui y participent. C'est le sérieux
de la mort qu s'y introduit afin de protéger éventuellement les intérêts
de la communauté. Une telle circonstance donne à la communauté
politique son pathos spécifique."79
Or, cette capacité (pouvoir) de confisquer en sa faveur tous les contenus
de l'action sociale n'est pas seulement une capacité du
|
pouvoir
politique constitué comme tel, c'est aussi "l'origine" même du
Pouvoir.
Nous pensons que les contenus de l'action sociale et les représentations
collectives, à tout moment de l'histoire, n'ont pas en général une
origine unique et assignable, mais qu'une variété d'éléments se
rejoint à un moment donné pour signifier ou donner sens, après-coup, au
devenir incessant et conflictuel des actions humaines. Mais, ce sont ces
moments de signification qui organisent les représentations du monde, créent
les normes, instituent la société, construisent la réalité.
Du point de vue analytique et conceptuel, deux grands mouvements sont à
l'origine du pouvoir politique. L'un pourrait être appelé la dépossession
inaugurale. L'homme nu, paléo ou néoanthropien encore instable sur ses
pieds, qui vient d'apprendre à contrôler le feu et qui a créé un système
de signes verbaux de reconnaissance, a commencé à fabriquer des outils
en fonction d'une action imaginée dans le futur. Sa marge de manoeuvre a
beaucoup grandi dans la mesure où les acquisitions individuelles sont
cumulées dans un système de mémorisation symbolique extérieur aux mécanismes
biologiques de l'hérédité génétique.80 Les normes construites se
multiplient, les institutions humaines se consolident et deviennent de
plus en plus complexes. Les hommes ont été et sont les créateurs de
leur propre univers matériel parce qu'ils ont pu le penser. Mais en le
pensant il ont rencontré des forces incontrôlées et des mystères
insondables qui semblent exiger, eux aussi, une explication. Et
l'explication religieuse et sacrale a été le produit d'une négation et
d'une dépossession. Négation de la capacité instituante du collectif
humain et autodépossession de cette capacité en faveur d'un législateur
extérieur. La société fonde sa loi - son nomos- à l'extérieur
d'elle-même (hétéronomie). Le système qui en résulte inaugure une antériorité
radicale du principe de tout ordre, un temps primordial où la loi a été
dictée une fois pour toutes. Le rituel l'actualisera périodiquement dans
un présent qui sera perpétuelle reproduction du passé.
"La religion à l'état pur, -nous citons Marcel Gauchet- elle se
ramasse dans cette division des temps qui place le présent dans une
absolue dépendance envers le passé mythique et qui garantit l'immuable
fidélité de l'ensemble des activités humaines à leur vérité
inaugurale en même temps qu'elle signe la dépossession sans appel des
acteurs humains vis-à-vis de ce qui confère matérialité et sens aux
faits et gestes de leur existence."81
Apparemment, peut-être grâce à une sombre et ambivalente
semi-conscience de leur autodépossession, les premières sociétés de
chasseurs-cueilleurs nomades ont lutté contre les conséquences négatives
de la division entre les humains et les dieux qui risquait de s'insinuer
dans leur propre communauté. Dans de nombreux groupes de
chasseurs-cueilleurs, en Nouvelle Guinée, en Australie, en Amérique du
Nord, il est interdit au chasseur de consommer le produit de sa chasse.
Ainsi, "ces coutumes du partage indiquent que le producteur n'a pas
de droit sur le produit de son travail : il est dépossédé de son bien
au profit des autres, ce qui est une manière ostentatoire d'affirmer que
c'est l'ensemble de la communauté et non l'individu qui est a priori
sujet de droit."82 Coutumes qui
|
|
représentent
le caractère égalitaire de ces sociétés.83
Mais la dépossession change de signe lorsqu'elle est faite au profit
d'une minorité sociale privilégiée. Et aussi quand ceux qui sont chargés
de la distribution constituent "le sommet d'une chefferie". On
trouve ici le second mouvement, ou seconde rupture, qui instaure la
profonde division sociale qu'implique le pouvoir politique.
En réalité, ce deuxième mouvement, n'est pas seulement l'expropriation
du producteur, ou l'appropriation par une minorité du produit collectif ;
il est, dans un sens franc et précis, la confiscation84 du "principe
instituant" au profit de l'élite de pouvoir qui se constitue grâce
à cette confiscation.
Nous avons appelé principe instituant (ou symbolico-instituant) la
capacité globale du collectif humain de créer ses propres règles, -les
"obligations" respectives entre les acteurs sociaux-. Et
l'exclusion de la pratique communautaire de cette capacité instituante
donnera au groupe social qui se l'approprie le pouvoir (ou capacité) de
dicter la loi, d'imposer sa légitimité, de commander, de dominer. La
domination politique trouvera ses arguments dans la première dépossession
et de connivence avec l'au-delà, elle sacralisera l'action de l'instance
politique ainsi créée et séparée de la société. La domination
politique institutionnalisée, l'Etat au sens générique et courant du
terme, imposera la relation commandement-obéissance à la totalité du
tissu social et, en subjectivant le pouvoir, fera des sujets du souverain
des êtres dociles à la voix du maître, des spectateurs prêts à répondre
au commandement avec l'obéissance. Avec le temps, et la succession des générations,
l'habitude, comme écrit avec tristesse La Boétie, "parvient à nous
faire avaler, sans répugnance, l'amer venin de la servitude."85
La confiscation de la capacité collective d'instituer la société
transformera ladite capacité en un pouvoir détenu par une minorité de
dicter la loi pour les autres.
Ce pouvoir qu'a la minorité de dicter la loi pour la société globale,
cette capacité de décision d'une élite, capacité qui lui est accordée
par le fait historique de se trouver à la place du pouvoir
institutionnalisé, est ce que nous avons appelé la quidditas 86 du
pouvoir politique, l' arcana imperii, que les conditions extraordinaires
de son exercice dévoilent : les coups d'Etat, la conspiration triomphante
et même les révolutions populaires -pouvoir instituant s'il en est-
lorsqu'une nouvelle minorité parvient au pouvoir et s'en empare. Comme
pensait Walter Benjamin : "quiconque domine est toujours héritier de
tous les vainqueurs."87
Le fait historique du pouvoir politique définit un lieu institutionnalisé
comme étant le siège de ce pouvoir, mais ce lieu est une fiction, un
locus virtuel, une figure métaphysique. "L'Etat est une idée ... il
n'existe que parce qu'il est pensé." Sa construction en tant que
représentation imaginaire centrale organise et justifie l'existence
sociale de la domination politique.88 Le gouvernement et les appareils
d'Etat sont autre chose ; une multitude affairée les incarne à tous les
niveaux de sa hiérarchie.
Du côté du pouvoir, le fait de créer (de faire exister) de façon imagée
une personne singulière est particulièrement important puisque cela crée
une unité "qui paraît réclamer une réalité propre,
|
distincte
de celle de ses composants". Un sujet collectif d'ordre supérieur
s'introduit dans l'action sociale et il est supposé être celui qui
brandit le glaive. Mais ce sujet collectif, cette personne singulière et
fictive doit être représentée, ou incarné, par un représentant (ou
plusieurs) des dieux (ou de Dieu comme dans la monarchie de droit divin),
du peuple, ou de l'oligarchie.
L'Etat moderne, héritier en grande mesure du mythe hobbessien et des théories
du contrat social, c'est ce sujet collectif qui, dans les mots de Hobbes même,
"va plus loin que le consensus ou concorde", qui représente la
volonté et la force de tous réduites à une seule volonté "afin
qu'elle use de la force et des ressources de tous, comme elle le jugera
expédient, en vue de leur paix et de leur commune défense". 89
Hobbes était un nominaliste et il ne confond pas le singulier, la
personne réelle, avec la fiction du sujet collectif. Dans le De Cive nous
lisons que quand "la multitude a fait quelque chose, il faut entendre
comme si elle avoit été faite par chacun de ceux qui composent cette
multitude". Et chacun de ceux qui la composent a sa volonté propre.
Seulement quand les membres de cette multitude s'accordent par
consentement mutuel à ce que la volonté d'un homme particulier ou de la
majorité soit considérée comme "la volonté de tous en général,
alors la multitude devient une seule personne, qui a sa volonté propre,
qui peut disposer de ses actions, telles que sont : commander, faire des
lois, ... etc."
L'existence du sujet collectif est nécessaire pour légitimer le
commandement, car "quand nous disons qu'une multitude, grande ou
petite, a fait quelque chose sans la volonté de cet homme, ou de cette
assemblée qui a le commandement, le peuple qui a pris cette licence n'est
pas cette personne publique qui peut tout d'une autorité souveraine ; ce
n'est pas au corps de la ville que cette action doit être attribuée, ce
n'est pas d'une seule volonté qu'elle procède ; mais de la conspiration
& du dérèglement de quelques personnes séditieuses." D'où la
différence radicale postulée par Hobbes entre la multitude appelée
peuple, naturellement gouvernée par l'autorité d'un magistrat, et qui
n'a qu'une volonté, "& cette autre multitude, qui ne garde point
d'ordre, qui est comme une hydre à cent têtes, & qui doit ne prétendre
dans la république qu'à la gloire de l'obéissance."90
Or, nous pouvons être tous d'accord et considérer que le "contrat
social", l'accord fondateur, n'a jamais existé, qu'il est un mythe,
une fiction nécessaire. Nécessaire pour quoi? Pour justifier le devoir
d'obéissance. Ou, ce qui revient au même, pour justifier l'obligation
politique dans un système hiérarchique. Pour légitimer l'existence du
pouvoir politique. 91
L'institutionnalisation d'un pouvoir politique distinct de la société
globale produit inéluctablement le clivage du lien social. Nous avons
alors d'une part l'obligation sociale telle que nous l'avons déjà définie
et de l'autre l'obligation politique ou devoir d'obéissance. Dans la
pratique, le pouvoir politique a escamoté la première et l'a remplacée
par la seconde.
Dans les sociétés hiérarchiques, étatiques, la normativité de la règle
a changé de signe : au lieu de solliciter une réponse interactive entre
partenaires en vue d'une action commune, la norme, la généralité de la
norme, qu'elle soit une loi écrite ou pas, est ressentie -et le contexte
l' exige- comme une
|
|
attente
et une réponse de soumission ou d'obéissance à la parole ou à l'ordre
d'une autorité hiérarchiquement située.92 A nouveau Hobbes : "La
phrase utilisée dans une loi est jubeo, injungo ; c'est-à-dire, je
commande, j'ordonne."
La structure de la domination propre au pouvoir politique -pouvoir
politique qui, nous le répétons, est la conséquence de la confiscation
du principe instituant- se constitue avec l'institutionnalisation de la
relation commandement-obéissance au sein d'un système politique de légitimation.
Toutes les capacités différentielles qui présupposent des formes
d'interaction asymétrique sont recouvertes par la signification générale
de dominant à dominé et ressenties in foro interno comme coercitives.
Les institutions qui déterminent l'usage et la transmission des règles
sont vues comme faisant partie du monde social extérieur au sujet, mais
en même temps elles fonctionnent comme un système inconscient
intentionnel. La règle intériorisée a la force de la loi qui oblige à
la obéissance. "Domine les hommes par les habitudes, par les
coutumes, par la masse des sentiments et des préjugés..."
L'obligation politique fait des hommes des serviteurs volontaires du
Pouvoir. "Nous voyons aussi partout des sujets qui reconnaissent
(...) à leur prince" le droit de revendiquer l'empire sur ses
sujets, et qui se croient nés avec l'obligation d'obéir à un souverain.
"L'obéissance ou la sujétion deviennent si familières que la
plupart des hommes n'enquêtent jamais sur son origine ou sa cause plus
que sur le principe de gravité, de résistance, ou la plupart des lois
universelles de la nature."93 Le nomos intériorisé des institutions
hiérarchiques exige de la rébellion
|
le plus
grand effort, parce que la croyance commune le place du côté de la
physis, du côté de la "nature sociale" de l'humanité.
Et si in foro interno la loi est ressentie comme coercitive, in foro
externo, le nomos de la Polis a toujours été pensé en rapport avec un
quelconque pouvoir de contrainte. Bien que le pouvoir politique soit un
fait primitif, la minorité qui détient la capacité de dicter la loi n'a
jamais eu confiance dans la prédisposition des sujets de suivre spontanément
l'obligation politique qui leur est exigée. En réfléchissant sur l'idéologie
des athéniens au Vème siècle, Finley se demande : "mais, à part
la crainte d'un châtiment, qu'est-ce qui fait qu'un citoyen considère
qu'il a le devoir d'obéir quand on lui ordonne de partir à la guerre, de
payer ses impôts, ou de répondre à une accusation de blasphème?"94
Sans doute l'acceptation de l'obligation politique95 est intimement liée
à la croyance en la nécessité ou la "légitimité" du régime
existant et au sentiment d'appartenance.
Cependant, l'obéissance et la peur du châtiment sont un couple bien
assorti. Le De Cive le précise ainsi : "quand la loi nous attache à
notre obligation, c'est qu'elle use des menaces & nous force par la
crainte de la peine à faire notre devoir".96 Suivant toujours la
logique du Pouvoir, si les hommes, pour éviter la mort violent aux mains
d'autres hommes, "ont fabriqué un homme artificiel qu'on appelle République
(ou Etat), ils ont fabriqué aussi des chaînes artificielles appelées
lois civiles, qu'ils ont eux-mêmes, par des conventions mutuelles, attachées
d'un bout aux lèvres de l'homme ou de l'assemblée à qui ils ont donné
le pouvoir souverain, et de l'autre à leurs propres oreilles." Ces
conventions mutuelles ne seraient que des mots s'il n'y avait
|
pas
"un glaive entre les mains d'un homme (ou de plusieurs), pour faire
exécuter ces lois."97
Certainement, l'épée ne peut pas couper toute seule, c'est un groupe
social qui la brandit. Le pouvoir politique réel est quelque chose de
plus que l'idée métaphysique de l'Etat. Une série d'appareils d'Etat le
concrétisent. La force, "légitime" ou pas, lui appartient. L'épée
menace la vie et la liberté de ceux qui ne se soumettent pas.98 Le sérieux
de la mort s'introduit pour protéger le privilège de ceux qui
commandent. "Une telle circonstance donne à la communauté politique
son pathos spécifique."
VI.
Le changement de paradigme.
Lorsqu'il
y a deux mille cinq cents ans, en Perse, les Sept conjurés discutaient
sur la forme politique d'un régime juste, ils le faisaient à partir d'un
paradigme qui, depuis, organise la dimension politique de la société :
un certain type d'arkhê, de potestas, de domination est nécessaire. Le
paradigme traditionnel contient l'idée de la domination juste. Ce qui
signifie un arkhê politikê basé sur le nomos et exerçant la contrainte
nécessaire pour soumettre les réfractaires.99
La
légitimation du pouvoir politique confond, et elle ne le fait pas
innocemment, le devoir d'obéissance (obligation politique) avec
l'obligation sociale qui est la forme avec laquelle la règle (la norme,
la convention) s'exprime. Nous avons essayé de montrer ce clivage du lien
social, résultat de la division radicale instaurée dans la société par
la confiscation du principe instituant. La conséquence en est qu'une
domination juste est une contradiction dans les termes.
|
|
Pour
justifier l'obligation politique tous les penseurs libéraux ont essayé
de légitimer l'origine du pouvoir politique à travers les raisons qui,
à leurs yeux et à ceux de leurs contemporains, le rendent nécessaire
pour sauvegarder la liberté et la sécurité de tous les citoyens. Si les
bases du pouvoir politique se révèlent illégitimes, le devoir d'obéissance
disparaît. Ils étaient nombreux à le savoir. Pascal, par exemple, à la
même époque que Hobbes pensait que : "L'art de fronder, bouleverser
les Etats, est d'ébranler les coutumes établies, en sondant jusque dans
leur source, pour marquer leur défaut d'autorité et de justice." Le
peuple, il faut le tromper pour son bien. "Il ne faut pas qu'il sente
la vérité de l'usurpation, elle a été introduite autrefois sans
raison, elle est devenue raisonnable ; il faut la faire regarder comme
authentique, éternelle, et en cacher le commencement si on ne veut
qu'elle en prenne bientôt fin."100
Les idéologies du contrat placent la liberté et l'égalité dans une
origine mythique - et de surcroît, pour renoncer à elles-; elles sont en
réalités des valeurs construites patiemment dans les luttes sociales le
long de l'histoire et, dans le meilleur des cas, sont la finalité de
l'action sociale. Des valeursqui exigent pour leur réalisation
l'appropriation collective de la capacité de dicter la loi, leur propre
loi, c'est-à-dire : d'avoir l'autonomie et d'inventer les institutions
qui la rendent possible.
Le changement de paradigme que l'anarchisme propose à partir du XIXème
siècle fut ressenti comme un scandale au sein de la société bourgeoise,
mais aussi, ce qui est beaucoup plus grave, il suscita le rejet des idéologies
révolutionnaires qui ne voyaient d'autre voie de salut qu'à travers
l'Etat, ou ce qui revient au même, à
|
travers
la substitution de la minorité dirigeante à une autre.
Jugé
par la société de la domination, l'anarchisme fut accusé d'être une
velléité individualiste, et de vouloir transformer la société en une
abbaye de Thélème.
L'anarchisme
ne propose pas la société transparente, la disparition de toute
conflictualité, la fin de toute division, l'harmonie globale. Ce qui
serait la fin de l'histoire, une eschatologie.101 Ni non plus l'abolition
de toute norme ou règle, de toute obligation, de tout lien. Le libre
accord exige un respect total de ce qui est accordé. L'anarchisme n'est
pas une anomie.
Mais l'anarchisme constate que toute société basée sur la division
dominant-dominé transforme la justice, comme le disait Trasymaque, dans
l'intérêt du plus fort, et que, dans une société étatique la Loi
"n'est que la volonté déclarée des conquérants sur la manière
dont ils veulent que leurs sujets soient gouvernés", comme l'écrivait
Winstanley en 1650. Pour aboutir à un régime juste, où la liberté et
l'égalité de tout un chacun soit reconnue, il est nécessaire d'abolir
la domination, c'est-à-dire, de construire un système socio-politique
dans lequel la capacité symbolico-instituante appartienne au collectif et
non pas à une partie séparée du reste.
L'anarchie est alors, une figure, une forme organisatrice, un principe (arkhê)
constituant d'un type de société conçue comme une structure complexe,
conflictuelle (mais pas divisée politiquement en deux), inachevée, indéfiniment
évolutive (jusqu'à sa fin, mort naturelle ou autodestruction) basée sur
l'autonomie du sujet de l'action. Ceci suppose, évidemment, l'abandon du
paradigme de la
|
domination
juste ou nécessaire et la suppression de toute forme d'organisation hiérarchique
d'autorité institutionnelle. L'anarkhia est un principe d'organisation
qui s'oppose à un principe de commandement (arkhê) ou de domination.
L'anarchisme propose l'institution d'une société sans contrainte
politique, une société égalitaire, l'abolition de la différence de
rangs et de fortunes. Dans le bref décours de son existence, et parmi les
violentes répressions subies, le mouvement anarchiste a imaginé des
formes institutionnelles -sans doute imparfaites, certaines même obsolètes-
qui auraient permis le surgissement d'obligations sociales entre égaux
qui ne supposeraient pas l'obéissance : le fédéralisme, le
communalisme, les collectivités, etc. Il essaya de différencier avec
pertinence la délégation d'un mandat contrôlable et la délégation de
représentation globale du groupe ou de la personne. Il a aussi séparé,
bien que plus difficilement puisque les limites sont incertaines,
l'utilisation de la décision par majorité et l'opinion inaliénable de
l'individu.
Nous
pensons que c'est dans cette dernière question, dans la critique à la
traditionnelle "loi de la majorité" de la démocratie,
inacceptable pour l'anarchisme102, que réside l'un des défis les plus
importants que le changement de paradigme nous exige d'affronter. Une fois
que la relativité radicale du nomos est reconnue irrécusable, sur qui
retombe en dernière instance la "souveraineté"103, la capacité
de dire oui ou non, de proposer et de décider? Sur l'assemblée -le
peuple réuni- ou sur l'individu? Sur le collectif ou sur le singulier?
La réponse spontanée d'un anarchiste sera, évidemment, "sur
l'individu". Mais le problème est
|
|
complexe,
la société n'est pas un conglomérat d'entéléchies, ni une addition
d'individus. L'autonomie est nécessairement contextuelle, personne n'est
autonome ni isolé du monde ni dans un monde hétéronome. C'est le sens
de la phrase de Bakounine "ma liberté se complète et s'étend avec
la liberté de l'autre".
Bien
que la sociologie moderne nous ait habitué à voir la société de façon
holistique104, il n'en est pas moins vrai que l'évolution de la société
occidentale a construit une configuration de valeurs sui generis centrée
sur l'individu.
Les théories individualistes du contrat, en postulant l'existence d'un
individu souverain et autonome par nature, antérieur au contrat, ont
apporté les bases du libéralisme bourgeois, du régime démocratico-capitaliste.
L'"individu" désigne, dans un sens, l'agent empirique, sujet
de la parole, de la pensée, de la volonté, élément indivisible
(biologique) de l'espèce humaine, tel qu'un observateur le rencontre dans
n'importe quel type de société. Mais "individu" désigne aussi
le sujet normatif des institutions, être de raison, indépendant, qui
s'associe "librement" avec d'autres individus pour former les
groupes, les organisations, les sociétés. Cette conception
individualiste a produit en philosophie politique une espèce
d'impuissance intellectuelle à concevoir des totalités qui ne soient pas
définies en termes individualistes ou substantialistes. Ou bien
l'individu est tout, ou bien le tout est un individu d'ordre supérieur.
Ou bien, suprême contradiction, les deux en même temps, selon les
besoins de l'argumentation. 105
La force expansive de la Révolution de 1789, et surtout les représentations
que lui donne le
|
93,
introduit le holisme socialiste dans le courant libéral.
"Le
socialisme, signale Dumont, forme nouvelle et originale, retrouve la préoccupation
du tout social et conserve un legs de la Révolution, il combine des
aspects individualistes et des aspects holistes. On ne peut pas parler
d'un retour au holisme puisque la hiérarchie est niée, et il est clair
que l'individualisme est lui aussi disjoint, conservé sous certains
aspects, rejeté sous d'autres." 106
L'anarchisme
post-Lumières porta les deux conceptions jusqu'à leurs dernières conséquences.
La liberté et l'égalité, en tant que valeurs intériorisées
appartiennent à la conscience individuelle : ce sont des valeurs
auxquelles je ne peux pas renoncer parce que je l'affirme. En même temps,
la liberté et l'égalité sont un produit de l'action historique
collective, ce sont des valeurs sociales construites dans la lutte contre
l'oppression, contre l'hétéronomie, contre la confiscation du principe
instituant.
La forme organisationnelle ou institutionnelle proposée par l'anarchie
suggère la construction d'un sujet de l'action sociale qui soit
ubiquiste107 et non pas substantialiste. Qui ne soit pas nécessairement
ou l'individu empirique ou une forme hypostasiée108 108 du sujet
empirique.
Pour contribuer à la création de ce nouveau sujet historique nécessaire
à l'autonomie généralisée qui, comme nous le pensons, est
indispensable à l'organisation anarchiste de la société, nous avançons
l'idée que la souveraineté (entendue comme la capacité -en dernière
instance- de décision) retombe sur un sujet défini par la finalité, ou
plutôt, par l'intentionnalité de l'acte. Acte social dans lequel, et par
lequel, les
|
actants
définissent la situation et la finalité de l'acte, et définissent en même
temps le sujet de l'action entreprise. Ce sujet peut être individuel ou
collectif. Si un individu pense, réfléchit, imagine, projette, l'acte et
les acteurs sont, pourrait-on dire, internalisés. L'individu et le sujet
de l'acte social coïncident, il n'y a d'autre souverain que l'individu
lui-même. Lui et lui seul décide. Mais si lui -ego- décide de
participer avec d'autres à une action collective, -construire une
autoroute, mener une grève- la capacité de décision, et par conséquent
l'autonomie, appartiennent au collectif : un sujet social de l'action se
constitue qui entoure l'individu et l' "oblige" (au sens de
l'obligation sociale) pendant qu'il y participe et ne décide pas de se
retirer ou de s'exclure. Si je décide de participer à une grève, ce
n'est pas moi qui décide quand elle commence ni quand elle finit, ma décision
fait partie de la décision collective, dans le meilleur des cas.108
Nous n'insisterons pas ici sur ce problème qui requiert une discussion
approfondie et complexe ; nous signalerons seulement qu'un sujet de
l'action sociale ainsi conçu n'est intégrable que dans une forme
institutionnelle dans laquelle l'obligation sociale ne soit pas remplacée
ou déterminée par le devoir d'obéissance. C'est-à-dire dans une société
sans domination, sans Etat.
Pour le moment, et les choses étant ce qu'elles sont, les sujets
auxquels nous adressons notre réflexion sont ceux qui "plus fiers et
mieux inspirés que les autres, sentent le poids du joug et ne peuvent
s'empêcher de le secouer. (...) Ceux-là, quand la liberté serait entièrement
perdue et bannie de ce monde, l'y ramèneraient ; car la sentant vivement,
l'ayant savourée et conservant son germe en leur esprit, la servitude ne
pourrait
|
|
jamais
les séduire, pour si bien qu'on l'accoutrât."109
NOTES
1 Cf. Hérodote : L'Enquête, III, de (68) à (83)
2 Anaximandre postule comme principe fondamental de l'origine de tout l'
apeiron, l'indeterminé, l'illimité. Principe (arkhé) qui est le fond
commun de toute réalité et qui rend possible un univers organisé sur l'équilibre
des forces et la réciprocité des positions.
3 Croire que ce sont les lois qui instituent le régime, cela fait partie
de la pensée traditionnelle. Je dirai, en paraphrasant Léo Strauss, que
en réalité le législateur est l'ensemble de ceux qui commandent (des
groupes ou "classes" qui détiennent le pouvoir) et la situation
dans laquelle ils légifèrent dépend de la totalité de l'ordre social,
de la politeia, du régime. "La cause des lois est le régime."
Leo Strauss : Qu'est-ce que la philosophie politique? PUF, Paris, 1992.
p.38
4 Castoriadis, Cornelius : Pouvoir, politique, autonomie. In Le Monde
morcelé. Seuil, Paris, 1990. p.130
5 Untersteiner, Mario : Les Sophistes. Vrin, Paris, 1993. Tome 2, p.181
6 Cf. le chapitre XVII intitulé Sophistique et réalisme politique, du
livre cité d'Untersteiner.
7 Cf. Castoriadis, Cornelius : op.cit., pp. 130-131
8 Untersteiner, M. : op. cit., Tome I, p. 32
9 Ibid. , Tome 2, p. 236
10 Müller, Reimar : Sophistique et démocratie. In : Positions de la
sophistique. Colloque de Cerisy ; Vrin, Paris, 1986. p. 179
11 Untersteiner, M. : op. cit., Tome 2, p. 69
12 La République, I, 338
13 In Untersteiner, op. cit., Tome 2, p.185
|
14 La République, I, 348
15 Le même exemple dans un autre texte : "Dans l'un de ses
entretiens avec Périclès, Alcibiade expose clairement les apories
affectant le nomos : ayant demandé à Périclès de définir le concept
de loi et ayant obtenu pour réponse que le nomos est ce que le peuple réuni
en Assemblée décrète, Alcibiade s'emploie à lui démontrer que dès
lors qu'une loi est établie, qu'elle l'ait été par un tyran, une
oligarchie, ou même par le peuple il y a, et ce dans tous les cas,
contrainte sans persuasion au préjudice de certains, sans qu'il importe
de savoir si cela concerne nombre ou peu d'individus. La loi se ramène
donc à la violence." (Untersteiner, Tome 2, p.181)
16 Finley, Moses I, : L'invention de la politique, Flammarion, Paris,
1985, p. 179
17 "Le principe fondamental sur lequel repose la constitution démocratique
est la liberté (c'est là une assertion courante, impliquant que c'est
sous cette seule constitution que les hommes ont la liberté en partage,
ce qui est, dit-on, le but visé par toute démocratie.)" écrit
Aristote qui n'admettait pas la conception démocratique de la liberté.
Politique, VI, 2, 1317b
18 Finley, M. I. : op. cit. , p.198
19 Politique, III, 14, 1284b,35
20 Ibid., III, 14, 1285 a, 25
21 Politique, VI, 2, 1317 b, 15
22 Hérodote : L'Enquête, III, de (84) à (88)
23 "Toute l'histoire léxicale et conceptuelle de la pensée
politique est encore à découvrir." Benveniste, Emile : Problèmes
de linguistique générale. 2. Tel, Gallimard, Paris, 1974, p.280
24 Rorty, Richard : L'homme spéculaire. Seuil, Paris, 1990, p.9
25 Benveniste, Emile : Le vocabulaire des institutions indo-européennes.
2. Ed. de Minuit, Paris, 1969. Chap. 7, pp. 71 à 83.
26 Loraux, Nicole : Eloge de |
l'anachronisme en histoire. In : Le Genre Humain,
Seuil, Paris, 1993. N° 27 p.23
27 De même qu'avec notre mot peuple, le demos désigne la totalité du
corps politique, comme dans la formule "le demos décida", ou
seulement une partie : les pauvres, la canaille, le "bas
peuple". Cf. Finley, M : op.cit. p. 22
28 Loraux, N. : Notes sur l'un, le deux et le multiple. In L'esprit des
lois sauvages. Seuil, Paris, 1987, p. 162
29 "Aussi bien, qui voudrait chercher une théorie même du régime
ne trouverait pas grande chose, sinon chez des adversaires." L.Gernet,
cité par Loraux, L'invention d'Athènes. Ecole des Hautes Etudes en
Sciences Sociales, Paris, 1981. p.416, note 37
30 Loraux, N. : Op. cit. p.180
31 Aristote : Politique III, 1277 b, 7-15
32 L'étymologie de pouvoir et domination est prise de : Dictionnaire étymologique
du français. Le Robert, Paris, 1983.
33 La neutralité du terme pouvoir est l'un des aspects qui seraient
discutables, de mon point de vue, dans l'excellent travail de A.Bertolo :
Potere, autorità, dominio : una proposta di definizione. Volontà, anno
XXXVII, N° 2, 1983. Ed. française in Le pouvoir et sa négation , I.R.L./A.C.L.
Lyon, 1984
34 Je laisse de côté les contenus sémantiques d'autorité (d'auctoritas
"être auctor". Auctor "faire grandir". Racine I.E.
aweg- "grandir") qui interprétée dans le domaine politique
montre la capacité d'absorption de pouvoir.
35 Benveniste, E. : Problèmes de linguistique générale. 2. Tel,
Gallimard, Paris, 1974. p.178 et suiv.
36 Bertolo, A. : op.cit.
37 Hieros "sacré" donne hier-arkhia et hiero-kratia, parmi
d'autres. |
|
38 L'Antiquité différencie nettement dominum
(droit de propriété) d'impérium (pouvoir de donner des ordres, de
commander en maître). Imperium vient d'une autre racine I.E. :per,
"procurer" ou produire. Parère, partus "procurer un enfant
au mari" ; pauper qui produit peu, pauvre; imperare "forcer à
produire". Le pouvoir politique à Rome, durant le premier siècle
après J.C., atténua progressivement les différences entre l'empire en
tant qu'ordre politique de supériorité et la propriété sur le pays et
les gens. Empire et domination deviennent presque des synonymes dans un
ordre juridique de propriété de l'Empereur sur ses sujets. A partir du
Haut Moyen-Age, avec l'influence fondamentale du christianisme, toute
participation d'en bas, du peuple disparaît et le pouvoir descend d'en
haut. (Dieu "pantokrator, le Pape "monarque", et le
Pseudo-Denis invente la hiérarchie qui embrasse les cieux et la terre).
39 Intentionnalité, pour le dire simplement, recouvre les relations de
signification, ou de sens, propres à la communication humaine. Schématiquement
le terme signifie que le sujet a une représentation de la finalité de
son action (physique ou mentale) et que cette représentation est, a son
tour, le motif de son action. Par ex. je peux dire (ou penser) : "En
arrivant chez moi, j'espère pouvoir prendre un verre d'eau, j'ai soif car
je n'ai rien bu de la journée". Mais le langage m'autorise aussi à
dire : "Le gazon de mon jardin attend la pluie, il est assoiffé car
il n'a pas été arrosé de la journée". La première phrase exprime
une intentionnalité intrinsèque, la deuxième est métaphorique ou figurée,
comme si il y avait une intentionnalité dans le gazon. (J.R.Searle)
40 Humilier vient du latin éclésiastique et le sens à l'origine |
se réfère
à une attitude posturale : "baisser la tête ou courber l'échine"
en signe d'humilité.
41 Dans le mythe protagorien raconté par Platon, les disposition
naturelle de l'homme ne sont pas suffisantes pour la conservation de l'espèce
et pour éviter la disparition du genre humain il est nécessaire "la
sagesse politique". Ainsi, les hommes, naturellement différents
entre eux, sont amenés au même niveau politique ou normatif, grâce à
la distribution uniforme ou commune, des normes d'aidôs et dikê.
42 La pensée politique chrétienne a aussi pensé un monde sans
domination, mais elle l'a exclue du présent le renvoyant aux origines de
l'Age d'or ou à la fin des temps dans le Royaume des cieux. Vouloir le présentifier
ce fut la fonction de multiples hérésies. (J'exclus de ce travail les
conceptions anarchistes millénaristes et me réfère seulement à
l'anarchisme post-Lumières, ou post-Aufklärung.)
43 Cité par Untersteiner, M. : op.cit., Tome 1, p.56.
44 Cf. Raison d'Etat, maximes d'Etat et coups d'Etat chez Gabriel Naudé.
In Zarka, Yves Charles (sous la direction de ) : Raison et déraison
d'Etat .PUF, Paris, 1994.
45 Schmitt, Carl : Théologie politique. Gallimard, Paris, 1988. Chap.
I(La première partie de ce livre a été publiée à Berlin en 1922).
46 Höffe, Otfried : La Justice Politique. PUF, Paris, 1991.
47 Ibid., p. 159
48 Cf. mon article Le pouvoir et sa reproduction. In Le Pouvoir et sa négation.
Atelier de Création Libertaire, Lyon, 1984.
49 Cf. Castoriadis, Cornelius : L'institution imaginaire de la société.
Seuil, Paris, 1975. Je cite quelques paragraphes : "... dans le
passage du naturel au social il y a émergence d'un autre niveau et d'un
autre mode d'être, et rien n'est
|
comme social-historique s'il n'est pas
signification, pris par et référé à un monde de significations institué."
(p.474) "On verra, à propos des significations imaginaires premières
ou centrales, qu'il est parfaitement possible qu'une signification n'ait
pas essentiellement de 'référent' vraiment différenciable, à un égard
quelconque, de la signification elle même." (p.464). "La
rupture radicale, l'altération que représente l'émergence du
social-historique dans la nature pré-sociale est la position de la
signification et d'un monde de significations. La société fait être un
monde de significations et est elle même par référence à un tel
monde."(p.481).
50 Système symbolique veut dire ici la même chose que réalité sociale
intégrée dans un système de sens ou de signification, comparable à
système signitif et à système intentionnel. Culture au sens
anthropologique serait un terme proche. Système symbolique de légitimation
est la figure conceptuelle des représentations imaginaires centrales qui
organisent le champ sémantique de la domination.
51 Cf. Colombo, Eduardo : L'Etat comme paradigme du pouvoir. In, L'Etat et
l'anarchie. Atelier de création libertaire, Lyon, 1985.
52 La définition hobbesienne de Léviathan est réelle au sens où elle
est génératrice ou créatrice de l'Etat. L'Etat est une construction qui
explique et justifie ce fait social historique : le pouvoir politique. Cf.
ibid. pp. 36-37.
53 Cf. Proudhon, Pierre-Joseph : De la Justice dans la Révolution et dans
l'Eglise. Garnier, Paris, 1858. Je cite : "Dans l'ordre naturel le
pouvoir naît de la société, il est la résultante de toutes les forces
particulières groupées par le travail, la défense et la Justice. D'après
la conception empirique suggérée par l'aliénation du pouvoir, c'est la
société au |
|
contraire qui naît de lui ; il est le générateur,
le créateur, l'auteur ; il est supérieur à elle..." Tome premier,
p.491.
54 Nous utilisons aporie dans son sens fort (et non pas dans la forme donnée
par Aristote ) de difficulté logique dont on ne peut pas sortir, ou de
problème insoluble. (Lalande)
55 Les paragraphes cités de La justice Politique de O.Höffe se trouvent
entre les pp. 147 et 165.
56 Nous utilisons ici le terme d'anomie au sens large d'absence de normes.
Forgé à l'époque moderne par Jean-Marie Guyau dans son Esquisse d'une
morale sans obligation ni sanction (1884), anomie morale ou anomie
religieuse (dans L'irréligion de l'avenir, 1887) a un sens positif référé
à un futur dans lequel il n'y aura pas une loi universelle ou dogmatique.
Durkheim le reprend négativement et il se généralise en sociologie après
Parsons et surtout Merton qui présente l'anomie comme le résultat de la
contradiction entre les fins culturels et les moyens légitimes ou
acceptables d'y parvenir.
57 Cette réponse est romantique et subjective, digne d'être discutée au
niveau de la philosophie individualiste, mais extérieure à la dimension
socio-politique que nous avons choisie.
58 Article L'organizzazione, dans L'Agitazione d'Ancona, 4 juin 1897. (Cité
par Luigi Fabbri in Malatesta. Ed. Americalee, Buenos Aires, 1945. pp.
313-314.)
59 L'Egalité, de Genève, 1869. In : Bakounine, Le socialisme libertaire.
Ed. Denöel, Paris, 1973. (Textes établis par Fernand Rude). p.127
60 Ibid., p.133
61 L'empire knouto-germanique et la révolution sociale -1870/1871-.
Oeuvres Complètes de Bakounine. Ed. du Champ Libre, Paris, 1982. Vol.VIII
62 Ibid., p. 173
|
63 Ibid., p. 174.
64 Bakounine caractérise le moment de la rébellion de négatif. Sans
doute en rapport avec une vieille idée de la gauche hégelienne que
Bakounine développe dans un article de 1842 (La réaction en Allemagne)
accordant une prépondérance fondamentale au négatif. Jean Barrué dit
que, pour Bakounine "le rationnel que, seul, porte en lui l'élément
négatif, créera le réel". C'est le vrai sens de la phrase si
souvent citée et aussi mal comprise : "La volupté de détruire est
en même temps une volupté créatrice", aveclaquelle se termine cet
article.
65 Bakounine : Oeuvres Complètes. Vol. VIII, p.174
66 Simmel, Georg : Comment les formes sociales se maintiennent. In
Sociologie et épistémologie. P.U.F., Paris, 1981. p.177
67 Cf. Descombes, Vincent : Les institutions du sens. Ed. de Minuit,
Paris, 1996, pp. 122-127. Il s'agit d'une oeuvre philosophique baucoup
plus élaborée que ce que nous insinuons ici, mais ces fragments nous
suffisent dans les limites de cet article.
68 Situation propre à l'ordre symbolique qui introduit la rupture du présent
absolu de la nature avec la distinction du passé et du futur.
69 Dans De Cive Hobbes distingue le contrat et le pacte. Un contrat est
"l'action de deux, ou de plusieurs personnes, qui transigent
mutuellement de leurs droits". Le pacte signifie une promesse pour le
futur et il exige une confiance réciproque. Le contrat est une
transaction qui peut s'effectuer dans l'état de nature, mais les pactes
qui se font dans un contrat nécessitent de "la société civile où
il y a des personnes qui peuvent contraindre les réfractaires." Ed.
Sirey, Paris, 1981, pp. 95-96.
70 Voir dikê et aidôs dans le mythe de Protagoras déjà cité. "L'épée
d'Héctor" dans Gernet, |
Louis :
Droit et institutions en Grèce antique. Flammarion, Paris, 1982. p. 35.
La critique de l'interprétation de Levi-Strauss de l'Essai sur le don,
dans Les institutions du sens (op.cit.) de Vincent Descombes.
71 De Cive. Op. cit., p.103. Dans le Léviathan, chap.XV, c'est la troisième
loi de la nature : "que les hommes s'acquittent de leurs conventions,
une fois qu'ils les ont passées." Ed. Sirey, Paris, 1971. p.143.
72 De Cive, p.122.
73 Ibid., p. 253. Nous avons utilisé le terme obligation dans son sens étymologique
d'origine latine : ligare,-atus "lier", lien. Dans le texte
anglais apparaît sous la plume de Hobbes, dans le même sens, "to
bind".
74 Pour des raisons que nous exposerons plus loin nous parlons de sujet
de l'action et non pas d'individu.
75 Pascal, Blaise : Pensées. V. La justice et la raison des effets. (La
phrase se poursuit en justifiant l'union de la force et de la justice.)
Ed. Bonnot, Paris, 1982. p.126
76 La Boétie, Etienne de : Le discours de la servitude volontaire. Payot,
Paris, 1976.
77 "Ce qui est ici désigné, c'est bien ce moment historique de la
naissance de l'Histoire, cette rupture fatale qui n'aurait jamais dû se
produire, cet irrationnel événement que nous autres modernes nommons de
manière semblable la naissance de l'Etat." écrit Pierre Clastres
commentant le Contr'Un. Ibid. , p.231.
78 Weber, Max : Economia y sociedad. II. Fondo de cultura economica,
Mexico, 1944. p. 661.
79 Ibid., p. 662
80 Leroi-Gourhan, André : Technique et société chez l'animal et chez
l'homme. In, Le fil du temps. Ethnologie et préhistoire. Fayard, Paris,
1983.
81 Gauchet, Marcel : Le
|
|
désenchantement
du monde. Gallimard, Paris, 1985. p. 15
82 Testar, Alain : Les chasseurs-cueilleurs ou l'origine des inégalités.
Société d'ethnographie, Paris, 1982. p.211
83 "...il n'y a pas lieu de penser l'ancienne société de
chasse-cueillette comme un paradis perdu où tout est idéal : la
redistribution comporte certains aspects inégalitaires, certains privilèges
moraux et matériels, ceux des hommes par rapport aux femmes ou des vieux
par rapport aux jeunes. En bref, la dépossession du producteur est un phénomène
éminemment contradictoire et instable : probablement déjà présent dans
les sociétés paléolithiques, il se prête aisément à une manipulation
destinée à consolider des inégalités naissantes, débouchant ainsi sur
un changement total de sa signification." Ibid., p. 212
Sur l'important antécédent de la division hiérarchique homme/femme voir
mon texte : El cuerpo, la norma y la efraccion. Anexo : Una retorica de la
imagen en el paleolitico superior. Revista de Psicoanalisis (Asociacion
Psicoanalitica Argentina). Internacional N° 4, Buenos Aires, 1995.
(Version française in Revue de Médecine Psychosomatique. N° 36, 1993.)
84 Confisquer est utilisé dans son sens général de priver quelqu'un de
quelque chose. Priver l'autre au profit de soi-même. Accaparer.
85 Op. cit., p. 190
86 Quidditas, du latin scholastique signifie, ou désigne, "ce qui
fait que une chose est ce qu'elle est". Nous l'utilisons pour éviter
les connotations philosophiques du terme essence.
87 Thèses sur la philosophie de l'histoire. Et il ajoute : "Tous
ceux qui jusqu'ici ont remporté la victoire participent à ce cortège
triomphal où les maîtres d'aujourd'hui marchent sur les
|
corps des vaincus d'aujourd'hui. A ce cortège
triomphal, comme ce fut toujours l'usage, appartient aussi le butin".
88 Voir mon travail : L'Etat comme paradigme du pouvoir. Op. cit. ,
pp.36-37-38.
89 Léviathan. Op. cit., pp. 177-178.
90 De Cive. Op. cit. , pp. 145-146-147.
91 Les doctrines traditionnelles du contrat servent à fonder le devoir
d'obéissance même si elles sont présentées toujours en défense de la
justice et de la liberté. Rawls, qui essaie d'actualiser la théorie du
contrat pour définir "la justice de la structure de base de la société",
doit imaginer une situation originelle dans laquelle un accord est formulé
sur les principes d'équité et de justice valables pour la structure de
base de la société. "Ce sont les principes mêmes que des personnes
libres et rationnelles, désireuses de favoriser leurs propres intérêts,
et placées dans une position initiale d'égalité, accepteraient et qui,
selon elles, définiraient les termes fondamentaux de leur association.
Ces principes doivent servir de règle pour tous les accords ultérieurs ;
... Par conséquent nous devons imaginer que ceux qui s'engagent dans la
coopération sociale choisissent ensemble, par un seul acte collectif
(...) une fois pour toutes, ce qui en son sein doit être tenu pour juste
et pour injuste. Le choix que des êtres rationnels feraient dans cette
situation hypothétique d'égale liberté, détermine les principes de la
justice" (pp.37-38). La conclusion sur l'obéissance nous pouvons la
lire dans 53. Le devoir d'obéir à une loi injuste : "notre devoir
naturel de soutenir des institutions justes nous oblige à obéir à des
lois et des programmes injustes ou du moins, à ne pas nous y opposer par
des moyens illégaux tant qu'ils ne dépassent pas un certain degré |
d'injustice". (p. 395). Rawls, John : Théorie
de la justice. Seuil, Paris, 1987. (Et quel est le degré intolérable?
Quel est le niveau de tolérance qui nous est exigé?)
Sur l'idée du contrat entre personnes libres et égales voir la critique
de Bakounine aux "doctrinaires libéraux" dans Dieu et l'Etat.
Une autre précision : Rawls nomme dans la filiation contractualiste
Locke, Rousseau et Kant et il exclut Hobbes. Par contre nous citons
abondamment Hobbes qui est le philosophe du pouvoir politique qui ne se
donne pas la peine de voiler pudiquement la domination.
92 Le problème de l'obéissance ou de la soumission à l'autorité, exige
une théorie psychologique de la socialisation. Nous dirons seulement que
Freud aussi imagine (Totem et Tabou) à l'origine de l'humanité une sorte
de pacte social qui instaure l'interdit de l'inceste. Le père primordial
assassiné est restauré dans le système patriarcal par la culpabilité
inconsciente et la soumission aux exigences de l'autorité, héritière
des prohibitions oedipiennes (conscience morale, Surmoi). L'autorité hiérarchiquement
située dans le système institutionnel a sa contrepartie "intériorisée"
dans le système inconscient du psychisme humain.
93 Hume, David : Du contrat primitif. (1752). Hume est l'un des critiques
de l'idée de "contrat" comme légitimation du pouvoir politique
in Cahiers pour l'analyse n°6. Cercle d'épistémologie de l'E.N.S.,
Paris, p.85
94 Finley, Moses I. : L'invention de la politique. Op. cit. , p.178
95 Finley signale à juste titre que la peur contribue à expliquer l'obéissance
mais pas l'obligation politique, qui ne se justifie que idéologiquement.
(Ibid., p. 193)
96 Op. cit. , p. 253. |
|
97 Léviathan. Op. cit. , pp.223-224. Remarquons la
précision de cette métaphore hobbessienne qui fait que les lois, chaînes
artificielles, vont des lèvres de celui qui commande à l'oreille de
celui qui obéit. Si étymologiquement obligation renvoie à lien, à lier
physique ou moralement (lien qui peut être symétrique ou réciproque,
entre égaux), obéissance renvoie à ouïr, famille du verbe latin audire.
Oboedire "mettre son oreille pour écouter quelqu'un",
"suivre ses conseils", "obéir" (relation asymétrique).
98 "...dans aucune République ne se manifeste une lourde incommodité,
si ce n'est celle qui procède de la désobéissance des sujets...".
Ibid., p. 218
99 Au Moyen Age, la doctrine hiérocratique de l'Eglise contribuera à
renforcer ce paradigme. La sacralité, dès lors, restera attachée à la
construction de l'Etat moderne et l'hétéronomie restera comme la conséquence
de l'extériorité du pouvoir politique en rapport avec la société. Voir
Ullmann, Walter : Il pensiero politico del Medioevo. Laterza, Roma-Vari,
1984. Et mon article : L'Etat comme paradigme du pouvoir. Op. cit. Voir
aussi l'importance de la religion chez les inventeurs de "la raison
d'Etat" (Botero : "La religion, en gouvernements, est de si
grande force que, sans elle, tout autre fondement de l'Etat vacille et
n'est assuré." In, Della Ragion di Stato, 1589). In Raison et déraison
d'Etat. Op. cit. , p. 101 et suivantes.
100 Pascal, Blaise : Op. cit., pp. 124-125
101 L'eschatologie est une doctrine concernant "les Derniers
Jours"ou "l'Etat final du monde". Le millénarisme en est
une variante.
102 Ce problème était déjà posé à l'origine de la démocratie;
souvenons-nous de l'opinion de Trasymaque ou d'Alcibiade contre |
Périclès.
103 La souveraineté, surtout à partir de Bodin (XVIème siècle) , est
pensée dans le cadre de l'Etat ; c'est ainsi qu'elle a été définie
comme la prérogative du commandement ou de l'autorité suprême, summa
potestas, summum imperium. La démocratie place l'autorité suprême dans
le peuple : le peuple est souverain. Ou dans la Nation. Cette alternative
dépend de la théorie du droit. "La théorie du droit, à partir du
Moyen Age, s'organise essentiellement autour du problème de la
souveraineté et a la fonction de fixer la légitimité du pouvoir. Dire
que la souveraineté est le problème central du droit dans les sociétés
occidentales, cela veut dire que le discours et la technique du droit ont
essentiellement eu la fonction de dissoudre à l'intérieur du pouvoir le
fait historique de la domination et de faire apparaître à sa place les
droits légitimes de la souveraineté et l'obligation légale d'obéissance."
Foucault, Michel : Genealogia del derecho. Ed. Altamira-Nordan, Buenos
Aires-Montevideo, 1992. p. 25
104 Le holisme est la position anti réductionniste selon laquelle on ne
peut pas connaître la partie sans connaître le tout. Pour le holisme
epistémologique aucun énoncé isolé de son contexte sémantique n'a un
sens univoque. En sociologie l'opposition holisme-individualisme recouvre
l'opposition réalisme (Durkheim)-nominalisme (Tarde).
105 L'idée de Nation conçue comme un individu politique fait partie
d'une idéologie qui contient cette contradiction. Voir Dumont, Louis :
Homo hierarchicus. p.379. Note 6.
"Cette idéologie contient les deux idées : d'une part l'individu
est tout (la société n'est donc rien qu'une collection d'individus),
mais, d'autre part la société que nous |
formons face aux autres,
c'est la nation, en ce sens que ce n'est pas le village, le clan, etc., et
la réalité de la nation s'exprime dans le fait qu'elle se présente,
face aux autres nations, comme un individu politique. L'Etat est donc présenté,
dans cette idéologie, tantôt comme un instrument de domination que se
disputent les individus réunis ou opposés par leurs intérêts, tantôt
comme un autre nom de la société globale (c'est l'Etat national, pôle
d'une identité collective.)" Descombes, Vincent : Op. cit. ,p. 125
106 Dumont, Louis : Essais sur l'individualisme. Seuil, Paris, 1983.
p.113.
107 Ubiquiste est un terme peu usité qui demande quelques précisions sur
le sens qui nous lui accordons. L'ubiquité est le caractère de "ce
qui es par tout à la fois", traditionnellement il désigne en théologie
un attribut de Dieu ; par extension il se dit (en français, 1808) de
"la faculté de sembler être présent en plusieurs lieux à la
fois", grâce à avoir le don de l'ubiquité (1842). Déjà avant cet
époque, ubiquiste, comme dérivé savant du latin ubique, a désigné
(1581) un docteur en théologie n'appartenant à aucun collège
particulier. Ubiquiste s'est aussi employé (1839) pour "personne qui
a le don de l'ubiquité". En conséquence avec ubiquiste nous voulons
qualifier un sujet de l'action qui s'actualise dans chaque situation
particulière avec des caractéristiques différentes qui dépendent des
conditions de l'acte social.
108 Hypostase, hypostasier : créer une entité fictive, une abstraction
faussement considéré comme une réalité ; transformer une relation
logique en une substance. (Lalande)
108 "Ainsi le sujet des institutions sociales n'est ni la personne
individuelle, ni une personne qui serait supérieure aux individus
(l'individu collectif, le "système" pris pour une grosse
substance). J'ai appelé "sujet des institutions" l'agent dont
l'action trouve dans l'institution son modèle et sa règle."
Descombes, V. :op. cit. ,p. 307.
109 La Boétie, op. cit. , p. 196.
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