L’ARGENTINE,
DE LA PAUPERISATION A LA REVOLTE
Une avancée vers l’autonomie
Introduction
«On
a dit que j’étais un ennemi du capital... vous verrez qu’il n’y a pas de
meilleur défenseur que moi des hommes d’affaires... Les ouvriers, pour
qu’ils travaillent, doivent être menés avec le coeur... Il faut que les
hommes qui ont des ouvriers sous leurs ordres parviennent jusqu’à eux par ces
voies pour les dominer... « (Juan Perón, 1944.)
Ces
propos auraient pu être tenus, à cette époque, dans nombre de pays en voie
d’industrialisation où des régimes plus ou moins dictatoriaux assumaient
l’accumulation primitive en jouant l’autarcie économique. Elles
accompagnaient la mutation d’un prolétariat agricole tenu dans une sujétion
misérable en un prolétariat industriel dont la condition, quelle qu’en soit
les servitudes, constituait néanmoins, le plus souvent, un progrès par rapport
à leur condition antérieure. Elles accompagnaient aussi, inévitablement, la
formation concomitante d’une bourgeoisie industrielle disputant le pouvoir aux
propriétaires fonciers.
Dans
la Russie soviétique, dans la Chine populaire, on trouvait la même apologie de
l’exploitation du travail dans la glorification du prolétaire.
A
cette glorification n’était pas seulement un discours, mais se traduisait
dans la réalité par un ensemble de garanties sociales signifiant, pour ces
nouveaux prolétaires industriels, une élévation du niveau de vie, un
changement de condition. On pourrait étendre ces considérations aux pays
industrialisés, où, dans un contexte différent, les capitalismes nationaux développèrent
après la grande crise des années 1930 et la guerre mondiale qui s’ensuivit,
avec les théories économiques du keynésianisme, tout un arsenal de mesures
sociales permettant au capital de reprendre souffle.
Ces
temps, aussi bien dans les pays en développement que dans les pays industrialisés,
sont révolus. Pris dans la course inexorable pour endiguer la baisse du taux de
profit qui se traduit par une concurrence impitoyable, ces mêmes « avantages
« conçus pour le développement ou le sauvetage du système, forme de contre-révolution
emportant un certain consensus des travailleurs, deviennent des obstacles au
cours actuel du capital. La dynamique de « modernisation « technique et
structurelle implique de restreindre d’une manière ou d’une autre la part
de plus-value concédée aux travailleurs. Dans le monde entier, le capital
balaie toutes les protections sociales qu’il avait lui-même érigées pour sa
survie, le plus souvent dans des cadres nationaux et sous la pression de la
lutte de classe.
De
ce point de vue, l’effondrement dans les dernières décennies de la tentative
péroniste de hisser l’Argentine au niveau des autres puissances capitalistes
rejoint ce qui est apparu récemment, sous d’autres formes dans le Sud-est
asiatique, sous une forme presque semblable en Russie soviétique et bientôt en
Chine populaire. L’Europe semble mieux résister, au prix de la concentration
économique, monétaire et politique en cours, s’accompagnant de tentatives
d’élimination des obstacles nationaux à ce développement capitaliste «
moderne «.
D’après
un chef économiste de la Banque mondiale, J. Stiglitz, l’Argentine est le
sixième échec du FMI en moins de dix ans après la Thaïlande, la Corée du
Sud, l’Indonésie, le Brésil et la Russie. Le système capitaliste se détruirait-il
lui-même de l’intérieur par le jeu même de ses mécanismes économiques ?
Ce ne sont pas tant les conséquences de l’économie dite libérale et des
forces du marché qui sont en cause que l’affrontement de l’ensemble des
forces agissant au cœur même du système : l’affrontement capital-travail.
Cela replace la lutte de classe à sa juste place dans cette ou ces crises.
C’est
en ce sens que les résistances de classe en Argentine prennent pour nous toute
leur signification, et que les formes de ces résistances, pour spécifiques et
imparfaites qu’elles soient, doivent être analysées et discutées, en tant
que créations d’un mouvement autonome de lutte pour une émancipation.
Nous
voulons dire que l’ensemble des textes qui suivent, un travail collectif de
camarades d’Echanges, est imparfait et incomplet : les informations que nous
pouvons avoir sur les luttes en Argentine sont très parcellaires (1) et, comme
d’habitude, ce qui nous intéresse le plus est ce qui nous parvient le moins ;
d’autre part, on se trouve en présence d’une situation en constante évolution
dont on voit mal actuellement comment elle pourrait se résoudre, soit en termes
capitalistes, soit en termes révolutionnaires. La revue Echanges ou une
nouvelle brochure feront état des développements ultérieurs.
(1)
Une des sources directes d’informations
est donnée par le site Internet : http
://argentina.indymedia.org/news. Ce site en espagnol donne des traductions
(très mauvaises) dans différentes langues (pas en français).
La
lutte de classe en Argentine dans la période récente
La
révolte sociale actuelle en Argentine n’est pas tombée du ciel. L’attaque
globale du capital international, que nous analysons par ailleurs, remonte à la
chute du péronisme, à l’élimination physique par la dictature militaire de
toute résistance, clandestine ou non, à la soumission aux impératifs de la
libéralisation monétariste. Celle-ci a été poursuivie après que cette
dictature eut sombré, dans un désastre autant économique que militaire, par
des gouvernements successifs soucieux avant tout de satisfaire à la fois leurs
intérêts personnels et les impératifs du FMI, sans se soucier le moins du
monde ni des intérêts du capital national ni de la condition des travailleurs
argentins. C’est quand même une vague de fond populaire (sur la lancée de la
résistance héroïque des Mères de la place de Mai pendant la dictature) qui
contraignit les militaires à abandonner le pouvoir dans une relative ignominie.
Elle se vit en quelque sorte confisquer sa victoire (jusqu’à l’impossibilité
de poursuivre les tortionnaires auxquels fut rapidement garantie une
quasi-impunité) par les lambeaux d’une survivance du péronisme divisé en
clans rivaux se disputant le pouvoir. Le résultat en fut le démantèlement de
l’organisation économique fortement empreinte de capitalisme d’Etat héritée
du péronisme, ainsi que de toute l’organisation sociale qui en garantissait
l’acceptation. Pour les salariés, ce fut une lente dégradation de
l’ensemble des conditions d’exploitation, pour parvenir à la situation
d’aujourd’hui où plus de 25 % de chômeurs partagent une misère croissante
avec une masse de travailleurs et de retraités subissant des réductions de
salaires et de retraites, une inflation qui parfois atteignit des sommets, et la
quasi-disparition d’un système de santé et d’éducation qui avaient fait
l’envie de tous les pays d’Amérique latine. Bien sûr, cette descente aux
enfers ne se fit pas sans luttes ; mais faute de se coordonner pour s’étendre
au-delà des disparités provinciales et/ou professionnelles, de dépasser les
conditionnements politiques et/ou syndicaux englués dans leurs relations
claniques autour du pouvoir, ces luttes ne dépassèrent jamais cette forme de
globalisation que l’on voit surgir aujourd’hui à travers une sorte
d’uniformisation croissante de la pauvreté.
Avant
de passer aux événements qui marquent cette globalisation, il nous paraît
utile de rappeler que dans les dernières années seulement, des mouvements de
grande ampleur et souvent violents, la répression se soldant par des tués et
des blessés, apparurent de façon récurrente, et plus souvent dans les
provinces reculées, plus touchées par le marasme économique et social. Il ne
nous a pas paru nécessaire de remonter jusqu’au péronisme explicité par
ailleurs (voir pages 58-59), à sa chute en 1955 suite à un complot militaire,
à son retour en 1972 pour tenter de résoudre une situation sociale explosive
qui combinait à la fois les résistances ouvrières (une des plus
significatives eut pour théâtre la région de Córdoba, en mai 1969), les
luttes entre différentes factions du péronisme et la montée des groupes
clandestins (les plus connus seront les Monteneros qui multiplieront enlèvements
et exécution de dirigeants y compris militaires). Ce retour de Perón, pas plus
que sa mort ou que les tentatives de capitaliser son héritage, ne réglera
rien. Il ne sera nullement un retour à la belle époque du péronisme, la
situation qui avait entra”né ce retour se perpétuant. L’impuissance des
politiques à mettre un terme au chaos économique causé, pour une bonne part,
par ces résistances sociales (grèves et actions clandestines) entraînera le
coup d’Etat militaire du 24 mars 1976 et une répression sanglante dont on
sait maintenant qu’elle a causé bien plus de 30 000 victimes et près de 100
000 arrestations.
Au
printemps de 1989, après que le président en exercice Raùl Alfonsin (né en
1927) eut annoncé une série de mesures économiques entra”nant une
importante hausse des prix (couronnant une inflation déjà de 70 %) des émeutes
de la faim secouent une bonne partie des villes d’Argentine. Elles sont
particulièrement violentes, à la fin de mai 1989, à Rosario, la troisième
ville du pays, où l’on dénombre de nombreuses attaques contre les supermarchés
(sur cent, seuls deux ont été épargnés) et autres épiceries. La répression
par la police provoque 5 morts et plus de 800 arrestations dans tout le pays ;
l’état de siège est proclamé pour un mois, alors que les émeutes et
pillages se sont répandus à Buenos Aires, où plus de 100 boutiques et
magasins sont pillés. Cette situation se prolonge jusqu’en 1991, alors que
l’inflation atteint des sommets A jusqu’à 5 000 % A, lorsque Domingo
Cavallo instaure la parité peso-dollar, lance la vente à l’encan des sociétés
nationales, ce qui assure quelques années de répit à l’économie en raison
de l’afflux de capitaux étrangers, mais en même temps entra”ne une
explosion exponentielle de la corruption et un essor trompeur de l’activité
économique. L’embellie ne dure que quelques années, avec le contrecoup de la
crise mondiale qui frappe particulièrement l’Asie mais se répercute dans ce
qu’on dénomme les économies « en développement «, auxquelles on peut
assimiler l’Argentine.
En
décembre 1993, à Santiago del Estero (province du nord-ouest), les
restrictions budgétaires imposées par le ministre Domingo Cavallo (déjà en
activité sous la dictature militaire), apôtre du monétarisme, entraîne des
manifestations des fonctionnaires locaux, qui tournent à l’émeute pendant
plusieurs jours ; les bâtiments administratifs et les demeures des politiciens
sont incendiés. A cette époque, une répression cachée essayait de maintenir
la domination de tous ceux qui avaient soutenu le régime militaire. Le numéro
de décembre 1993 du journal Madres de Plaza de Mayo (« Mères de la place de
Mai «) publiait une liste de « disparus « non de la dictature mais de la « démocratie ».
En
août 1994, après une manifestation de plus de 100 000 personnes à Buenos
Aires, des grèves syndicales (sur fond néanmoins de rivalités
intersyndicales) et manifestations essaient de freiner les conséquences déjà
désastreuses des restrictions imposées par le FMI par l’intermédiaire du
gouvernement de Carlos Menem ; la grève est particulièrement forte dans les
villes industrielles de Rosario et Córdoba. Menem déclare ces grèves illégales
et autorise les firmes à licencier les grévistes.
Fin
1994, l’hebdomadaire britannique The Economist pouvait écrire :
«
Pourtant le changement social le plus dérangeant n’a pas touché les pauvres
mais plutôt les classes moyennes argentines, alors encore le pays le plus grand
et le mieux nanti de toute l’Amérique latine. Bien que leur niveau de vie ait
chuté pendant des décennies, en comparaison avec d’autres pays, les classes
moyennes ont bénéficié en Argentine d’une certaine solidarité de la part
de la bourgeoisie. C’était alors un monde où l’on avait un emploi pour la
vie. Pour toutes sortes de travaux, jusqu’à l’école ou l’Eglise. Les réformes
de Menem ont fait voler cela en éclats. Les privatisations ont chassé les
cadres moyens de leur emploi ; les boutiquiers ont été mis à la rue par les
hypermarchés ; les professeurs de collèges ont dû chercher ailleurs ; les
psychanalystes conduisent des taxis et les mères de famille respectables
vendent de l’assurance... Un sociologue souligne que les femmes ont été
particulièrement touchées et doivent souvent accepter des emplois mal payés
pour pouvoir joindre les deux bouts. Le nombre de foyers qui ne vit que des
revenus des femmes s’accro”t rapidement, ainsi que le nombre des familles
qui doivent prendre en charge les vieux parents... Il est clair que les
professionnels des classes moyennes sont ébranlés par ces changements et que
la plupart d’entre eux ne décolèrent pas contre l’état des services
publics... »
En
avril 1995, tous les maux dont souffrent les Argentins et les réactions des
exploités sont déjà récurrents : presque tout découle des conséquences
sociales de l’ouverture des frontières à la concurrence étrangère ; les
troubles divers dans les provinces, notamment dans les plus reculées, découlent
de cette même ruine des entreprises d’Etat qui rend plus aigus les problèmes
de favoritisme et de corruption qui y étaient liés. Du nord-ouest à l’extrême
sud, des mouvements souvent violents et violemment réprimés troublent cette période
où le président péroniste Menem cherche à être réélu. Dans la province de
Salta (jouxtant le Chili et la Bolivie), les travailleurs de la province mènent
des grèves répétées pour le paiement de salaires arriérés ; dans la
province proche de Jujuy, un leader syndical charismatique obtient après une grève
de la faim des concessions pour les travailleurs des services publics ; dans la
province proche du Chaco, les travailleurs des services publics et les retraités
mènent des grèves de 24 ou 48 heures pour protester contre des mois de retard
dans le paiement d’allocations ; c’est la même situation dans l’Etat de
La Rioja et dans celui de San Juan, plus au sud, à la frontière chilienne, où
les enseignants font grève plus de trois semaines ; dans la province Entre
R’os, juste au nord de Buenos Aires, une journée de grève générale
paralyse tout ; dans la province de R’o Negro, les travailleurs du secteur
public agissent aussi avec grèves et manifestations violentes, à la fin de
septembre 1995, pour le paiement de leurs salaires ; dans la Terre de Feu, à
l’extrême sud, à Ushuaia, plusieurs centaines de travailleurs occupent
pendant dix jours une usine de montage de télévisions menacée de fermeture, réclamant
eux aussi le paiement de leurs salaires, et en sont chassés par une police
particulièrement violente : 1 mort et 25 blessés. En décembre 1995, les réformes
fiscales et administratives de Menem, appuyant son ministre des finances
Cavallo, accentuent encore la récession économique : partout on annonce des
licenciements de fonctionnaires et, dans la plupart des provinces, les arriérés
de salaires s’accumulent ; dans certaines provinces, même les plus riches et
les plus développées économiquement comme celle de Córdoba, les
manifestations violentes sont fréquentes. Déjà, on constate que la classe
moyenne s’appauvrit de plus en plus. Si 2 % des Argentins gagnent alors l’équivalent
de plus de 60 000 francs par mois, 44 % des foyers vivent avec moins de 4 000
francs, alors que le coût de la vie est égal à celui de l’Europe.
Les
organisations de chômeurs, les « piqueteros
«, deviennent de plus en plus actives à partir de cette période, développant
des tactiques bien spécifiques dictées par les besoins élémentaires de
survie : en juin 1996, à Cutral Co, dans la province de Neuquén (extrême
ouest, près du Chili), et dans la ville voisine de Plaza Huincul, la principale
route desservant la région est coupée pendant une semaine ; après des
affrontements avec la gendarmerie locale, le gouverneur fait procéder à des
distributions de vivres. De mai à juillet 1997, plusieurs provinces sont touchées
par l’action des piqueteros, de
nouveau à Central Co, à Tartagal (dans la province de Salta, à l’extrême
nord-ouest, à la frontière bolivienne), à San Salvador de Jujuy (dans la
province de Jujuy, proche de la précédente, vers le Chili), à Cruz del Eje
(dans la province de Córdoba, près de l’importante ville de Córdoba au
nord-ouest de Buenos Aires), des milliers de piqueteros
bloquent les routes pendant près de quarante-cinq jours pour de la nourriture
et la levée des coupures d’eau et de courant. Partout, les chômeurs
s’affrontent avec les forces de répression. En 1998, à Corrientes, dans la
province du même nom, au nord du pays, les travailleurs municipaux bloquent,
sur le fleuve Parani, les ponts qui assurent la liaison avec la province voisine
du Chaco Central ; les piqueteros
viennent les appuyer. Fernando de la Rœa, successeur de Menem, fait tirer sur
les manifestants et le bilan de 10 morts et de nombreux blessés ne calme pas
une révolte qui se prolonge plus d’une semaine. De nouveau dans la province
de Salta (extrême nord-ouest), Tartagal, déjà le théâtre d’émeutes en
1997, connaît en décembre 1999, puis en mai 2000, des mouvements beaucoup plus
importants : cette ville et Mosconi, dans la même province, sont occupées
pendant plusieurs jours, forces de l’ordre pratiquement expulsées. En mai
2000, l’annonce par de la Ria de nouvelles coupes dans les dépenses de
l’Etat jette plus de 20 000 manifestants dans les rues. Le 6 octobre, le
vice-président, Carlos Alvarez, leader du Front pour un pays solidaire
(Frepaso), démissionne pour protester contre l’étouffement d’une affaire
de corruption par le Sénat. De nouveau à Tartagal, en novembre 2000, la mort
d’un manifestant lors d’une action pour avoir le paiement d’arriérés de
salaires provoque une émeute : des bâtiments officiels sont incendiés et des
policiers pris en otage. Toute une économie parallèle de survie se développe,
tissant des liens hors de toute intervention étatique ; nous reviendrons sur ce
point, soulignant seulement ici que, tout comme le mouvement des chômeurs, ces
liens reconstituaient une solidarité et des contacts de base qui formeront les
structures autour desquelles les résistances vont se développer lorsque la
coupe sera pleine.
C’est
précisément ce qui survient dans le dernier trimestre de 2001. Ce qui s’est
déroulé au cours de ces années et ce qui va suivre ne sont qu’un seul et même
mouvement, de plus en plus exaspéré contre un chômage grandissant et le
sous-emploi (l’ensemble atteint plus de 40 % de la population), l’enlisement
de l’économie dans des mesures qui ne font qu’accentuer ce qu’elles sont
censées combattre, dans une atmosphère de corruption et de répression. Les
dernières mesures d’une classe politique aux abois : l’amputation des
salaires et des retraites, le blocage des comptes bancaires, les manipulations
des diverses monnaies de substitution, la fuite des capitaux, font qu’une unité
de lutte se constitue. Toutes les classes de la société, à l’exclusion des
classes dirigeantes de l’économie, de la politique et de l’appareil répressif,
vont s’engager dans la lutte, estompant les divergences qui avaient pu se
faire jour auparavant (par exemple, l’hostilité des classes moyennes au
mouvement des piqueteros). Alors que
la classe possédante et ses valets politiques déploient une richesse
insolente, venant principalement du pillage de l’économie et du détournement
des prêts du FMI, 20 % des habitants vivent avec moins de 2 pesos par jour et
84 % d’entre eux touchent chaque mois moins de 1 000 pesos (environ 1 000
euros au cours d’alors). Le salaire minimum, pas toujours appliqué, est fixé
à 250 pesos par mois (250 euros), et le revenu moyen est estimé à 500 pesos.
On peut mesurer ce que signifient dans ces conditions le « corralito «
(restriction des retraits et mouvements bancaires), la réduction des pensions
et salaires de 13 %, et les mesures d’austérité exigées par le FMI.
Reprenons
ici la chronologie des événements en reportant plus loin les tentatives
d’analyse :
1999
-
24 octobre : le chef de l’opposition aux péronistes, Fernando de la Rœa (64
ans), est élu président.
-
Décembre : hausse des impôts qui frappe uniquement les classes moyennes.
2000
-
29 mai : le gouvernement de la Rœa annonce une réduction importante des dépenses
de l’Etat, avec une baisse des salaires de 12 % à 15 % pour 140 000
fonctionnaires, ainsi qu’un projet de mise à l’écart des syndicats de la
gestion des oeuvres sociales : 20 000 personnes protestent dans les rues de
Buenos Aires.
-
6 octobre : le vice-président Carlos Alvarez, leader du Front pour un pays
solidaire (Frepaso) démissionne pour protester contre l’étouffement par le Sénat
du scandale de pots de vin versés à l’occasion du vote de la réforme du
droit du travail, en avril 2000.
-
28 décembre : le FMI alloue à l’Argentine un ballon d’oxygène de 40
milliards de dollars (45 milliards d’euros).
2001
-
16 mars : de la Rœa, président d’une alliance politique fragile entre le
Frepaso, un amalgame de péronistes dissidents de sociaux démocrates et de
centre gauche, et le centre droit (Union civique radicale), lance un nouveau «
plan d’austérité « approuvé par le FMI.
-
19 mars : Domingo Cavallo, le revenant monétariste qui a oeuvré sous la
dictature militaire et auteur de la parité catastrophique peso-dollar, ministre
de l’économie, obtient des pouvoirs spéciaux pour « résoudre « la crise.
De nombreuses manifestations à Buenos Aires et dans ses banlieues contre les
mesures proposées.
-
27 avril : un troisième plan d’austérité qui prévoit de « réorganiser «
les services publics.
-
Mai : des centaines d’enfants de chômeurs manifestent à Buenos Aires après
avoir marché pensant deux semaines depuis la province lointaine du nord-ouest
de Jujuy.
-
11 juillet : onzième plan de stabilisation qui prévoit une baisse des salaires
et des pensions de 13% ce qui déclenche diverses manifestations et journées de
grèves syndicales.
-
19 juillet : le pays est paralysé par une grève générale des syndicats. Elle
prélude à d’autres manifestations dans tout le pays contre le plan d’austérité,
le 29 août.
-
14 octobre : élections parlementaires. Alors que le vote est obligatoire et
l’abstention passible d’amende, il y a plus de 40 % de votes blancs ou nuls
et environ 20 % d’abstentions. Défaite de l’Alliance de gouvernement et «
succès « de l’opposition péroniste
-
1er décembre : le gouvernement avec Cavallo décide de limiter les retraits en
espèces à 1 000 dollars par mois (pesos) et de’interdire les transferts à
l’étranger. Depuis des mois, le gouvernement présidé depuis décembre 1999
par de la Rœa ne parvient pas à endiguer manifestations et émeutes récurrentes
dans les villes de province, barrages routiers et pillages des chômeurs organisés,
les piqueteros, actes collectifs ou
individuels comme la mise à sac des distributeurs de billets. Parallèlement,
les plus riches retirent leur argent des banques pour le transférer à l’étranger
ou le planquer : 1 milliard 300 millions de dollars s’envolent ainsi.
-
3 décembre : pour se plier aux impératifs du FMI dont une mission vient à
Buenos Aires dicter ses conditions, des mesures strictes de contrôle des
banques sont prises qui limitent les sorties d’argent vers l’étranger (le
plus gros est déjà sorti) et les retraits en liquide des comptes bancaires.
Cette dernière mesure est particulièrement contraignante, particulièrement
pour les plus pauvres, car la plupart des transactions se font en liquide
(notamment tout ce qui se rapporte à l’économie clandestine, qui couvrirait
près de 50% de l’économie réelle), ce qui entra”ne la polarisation
d’une hostilité contre les banques. La plupart des transactions doivent
recourir à des monnaies de circonstance, émises par les organisations de troc
mais aussi par les provinces, puis par l’Etat lui-même (qui a même confisqué
les avoirs des caisses de retraite convertis en bons-papier échangeables) : si
le dollar reste roi, il est plus thésaurisé et laisse place non seulement au
peso mais à des patacones, argentino, lecops et autres « bons « de toutes les
couleurs.
-
5 décembre : le FMI refuse tout nouveau crédit à l’Argentine pour ne pas
avoir accompli les réformes de tout le système étatique, réforme rendue
impossible par l’opposition à la fois des gouverneurs de province tout
puissants et la montée des résistances populaires contre toutes les mesures déjà
prises mais jugées insuffisantes par le FMI.
-
Jeudi 13 décembre : les trois syndicats organisent une grève générale de 48
heures (la douzième en deux années) contre la baisse des salaires et des
pensions et le cantonnement des retraits bancaires. Grève tout autant
inefficace que les précédentes, bien que massivement suivie (des milliers de
personnes dans les rues et des barrages routiers paralysants). Des discussions
se poursuivent au niveau des dirigeants pour tenter de voir quelles restrictions
faire supporter aux classes moyenne et ouvrière afin que les classes possédantes
sortent du marasme économique, générateur d’une misère sociale
grandissante qui d’un moment à l’autre peut éclater en mouvement dangereux
pour l’ordre social capitaliste. On évalue qu’en six mois, plus de 500 000
personnes ont descendu d’un degré dans la misère sociale pour peupler les «
villas miserỉas « où sont apparues des banderoles soulignant
ironiquement « Bienvenue aux classes moyennes «, faisant ressortir une paupérisation
générale de la quasi-totalité de la population (sauf la frange limitée de la
classe dominante et de ses plus zélés serviteurs). On évaluera dans cette période
que chaque jour 2 000 « classes moyennes « descendent d’un cran dans l’échelle
sociale. Un économiste argentin peut souligner que « la classe moyenne voit
qu’elle est au bout de la route. C’est maintenant un jeu totalement nouveau
«. Une autre manifestation syndicale est prévue pour le 21, mais les
dirigeants syndicaux seront pris de vitesse par une explosion sociale
qu’incidents et violences, limités mais récurrents, pouvaient pourtant
laisser prévoir : les promenades syndicales ne visaient qu’à tenter de les
neutraliser tout en donnant plus de poids aux bureaucraties dans leurs intrigues
autour du pouvoir.
-
Le 14 : nouvelles manifestations.
-
Samedi 15 décembre : des pillages alimentaires de magasins prennent une grande
ampleur dans les villes des provinces les plus touchées par la misère. De
telles actions ne sont pas nouvelles, même si dans un passé récent elles
furent plus sporadiques. Souvent elles sont le fait d’organisations de chômeurs
(taux de chômage avoué moyen 25 %, beaucoup plus dans certaines régions ou
quartiers du grand Buenos Aires), les piqueteros
organisant ainsi depuis des mois des barrages routiers, pas seulement pour plus
d’efficacité dans la paralysie du système économique, mais pour piller les
camions de ravitaillement, corrélatif des pillages de supermarchés ou autres
centres de distribution. Comme toujours devant cette extension des troubles, des
voix se sont élevées pour insinuer que ce développement de la violence
sociale pouvait être en partie due aux conflits de pouvoir au sein du péronisme.
Certaines factions tentant soit de prendre le pouvoir à la faveur des troubles
existants, soit de consolider ce pouvoir par une répression violente en
envoyant des troupes de choc pour créer des foyers de violence. Une campagne
d’intoxication essaie même de dresser les classes moyennes contre les «
pillards « en faisant courir le bruit que des « bandes « attaquent les
maisons des quartiers classes moyennes ; ce qui fera d’ailleurs long feu après
que des groupes d’autodéfense aient attendu en vain ces pillards inexistants.
-
17 décembre : c’est dans ces conditions que le gouvernement annonce que le
nouveau budget va prévoir des réductions de dépenses de 20 %, ce qui implique
une nouvelle baisse globale du niveau des services, salaires et pensions. Une
consultation populaire, lancée par le Front national contre la pauvreté pour
le travail et la production (Frenapo, organisation réunissant le syndicat CTA,
l’Eglise et divers groupes humanitaires ou civiques) et revendiquant notamment
une assurance-chômage, a recueilli 2 700 000 votes en faveur de la création
d’un « salaire de citoyenneté « pour combattre le chômage, la pauvreté et
la récession. Ce vote organisé en dehors de toute intervention gouvernementale
ou politique semble avoir été une sorte de contre-feu réformiste à un
mouvement qui, initié par les piqueteros,
leur échappe maintenant totalement dans un raz de marée sauvage.
*
Dimanche 16, lundi17, mardi 18 : les pillages et émeutes gagnent la région de
Buenos Aires et la répression devient plus dure avec des meurtres
d’activistes. Il est impossible de tout recenser : ce sont des centaines, des
milliers, principalement des pauvres et des chômeurs, mais aussi des membres déchus
des classes moyennes qui se ruent sur tous les centres de distribution
(supermarchés, entrepôts, boutiques, etc.) et les bâtiments officiels Par
exemple, plus de 2 000 manifestants rassemblés devant un supermarché Auchan à
Quilmes, dans la région de Buenos Aires, ne se dispersent qu’après avoir reçu
la promesse d’une distribution de 3 000 sacs de 20 kilos de produits
alimentaires et du paiement des allocations qui auraient dû être versées au
titre des plans emploi.
*
Cette situation se prolonge dans la nuit du 18 au 19 décembre. Le slogan est
des plus simples : « Nous voulons à manger «. La libération de l’ancien président
Menem, emprisonné pour corruption, après une décision d’une Cour suprême où
il s’est auparavant assuré une majorité, n’est pas faite pour calmer les
ressentiment populaire.
*
La journée du mercredi 19 décembre et la nuit du 19 au 20 sont particulièrement
confuses. Le mouvement s’étend, quasi spontané, alors que le gouvernement de
la Rœa dénonce « l’anarchie » et menace de « rétablir l’ordre » ,
ce qu’il fait d’ailleurs au cours de la journée du 19 en décrétant l’état
de siège (toute réunion publique de plus de deux personnes devient subversion,
les médias sont censurés et les forces de répression mobilisées au maximum).
Les premiers « concerts de casseroles » (cacerolazos) ne font que
reprendre une pratique qui avait amené la fin de la dictature militaire en
1976. Les manifestations, émeutes et pillages affectent aussi tous les
faubourgs de Buenos Aires et plus d’une douzaine de villes dans tout le pays.
Le président est molesté par la foule alors qu’il sort d’une réunion avec
les gouverneurs de province. Plusieurs flics sont désarmés et certains sont
lynchés.
Dans
la soirée du 19, une manifestation monstre d’au moins un million de personnes
converge spontanément vers la place de Mai (célèbre par les manifestations
sous la dictature militaire des mères de disparus, manifestations qui se sont
poursuivies jusqu’à aujourd’hui pour demander des poursuites contre les
responsables des massacres alors perpétrés), devant le Palais présidentiel,
et, aux cris de « démission ! », conspue les dirigeants politiques et
syndicaux. A une heure du matin, la police attaque pour dégager la place : la
foule disparate (vieux, femmes, enfantsÉ) se disperse mais les éléments les
plus combatifs se réorganisent et une bataille mouvante s’engage dans les
rues du centre de Buenos Aires. Des flics seront fait prisonniers et désarmés
; d’autres seront lynchés. Sur plusieurs kilomètres carrés, toutes les
banques sont incendiées, de même que les MacDo.
Voici
comment un témoin décrit l’explosion du 19 décembre : « ...En dépit de
leur violence, les émeutes de la faim du mercredi 19 décembre qui touchèrent
divers faubourgs de Buenos Aires et une douzaine d’autres villes dans tout le
pays étaient largement prévisibles... Les contrôles bancaires imposés ce
mois-ci pour stopper la ruée vers les dépôts bancaires a également asséché
la circulation monétaire dans l’économie et frappé de plein fouet les
pauvres qui tiraient leur subsistance du secteur informel. La surprise vint de
ce qui arriva ensuite. Comme la nuit tombait, des familles entières des
quartiers classes moyennes comme Belgrano quittèrent leurs demeures en tapant
sur des gamelles et casseroles dans un mouvement de protestation bon enfant
contre le gouvernement et sa politique économique. Les voitures klaxonnaient et
tous ces gens chantèrent dans la rue jusqu’au petit matin comme si le pays
venait de gagner la coupe mondiale. Des milliers d’entre eux convergèrent
vers la place de Mai où se trouve le palais présidentiel, avec les enfants,
les chiens, toute la famille. La protestation spontanée était apparemment
provoquée par la répulsion qu’avait causée l’adresse à la nation par de
la Ria le mercredi soir... Dans la journée du jeudi 20, l’atmosphère avait
dramatiquement changé. Des barricades surgissent dans bien des rues de Buenos
Aires ; les jeunes sont les plus déterminés et les plus efficaces car ils ont
l’expérience des affrontements avec les flics dans les bagarres qui suivent
les concerts rock ou les matches. Des foules de jeunes hommes, le visage
dissimulé, enfoncent les barrières de protection, attaquent en jetant des
pierres la police des émeutes, qui riposte avec des gaz lacrymogènes et des
balles en caoutchouc. D’autres manifestants sont attaqués par la police montée,
certains traînés dans les cars de police ».
Un
autre témoignage d’un étudiant montre comment un tel mouvement surgit
spontanément ; il décrit d’abord son trajet dans l’après-midi du 19 décembre,
dans une ville quasi déserte où les magasins sont fermés par peur du pillage
alors que certains ont déjà été pillés ; revenu chez lui, il entend le
discours de de la Rœa à la télévision :
«
...Quelque chose que je ne peux expliquer me pousse à mettre mes chaussures et
un short ; j’attrape une grande marmite et, torse nu, je marche jusqu’au
coin de la rue et commence à frapper la vieille casserole avec une cuillère en
bois... Nous nous rendons compte que nous ne sommes pas quelques fous isolés.
En quelques minutes, au coin de la rue, nous sommes déjà des dizaines avec nos
casseroles. Le mouvement de protestation se généralise, même si nous ne
savons pas où aller. Jusqu’au moment où un groupe à l’allure de musiciens
ambulants nous entra”ne. Quelques minutes plus tard, on nous emmène à la
place de Mai. Sans nous changer, nous y allons sans papiers, sans argent, avec
seulement nos portables pour rester en contact. Nous ne savons toujours pas
pourquoi nous y allons mais quelque chose nous dit que nous devons être
« sur la Place »... Nous voyons la marée humaine qui s’y dirige ;
nous nous rendons compte que quelque chose de nouveau se prépare... des
milliers de personnes sont déjà en train de chanter « ces connards, ces
connards, l’état de siège ils peuvent se le mettre au cul » ou
« Le peuple ne sera jamais vaincu »... Personne ne mène la marche,
personne ne dirige mais nous nous déplaçons tous... »
-
Décrivant les événements de ces jours et des jours suivants, le quotidien
britannique Financial Times pouvait écrire : « Une fois que la mèche a été
allumée, il semblait n’y avoir aucun moyen pour stopper l’incendie. Ce qui
avait commencé par quelques incidents isolés de pillage de supermarchés dans
de lointaines provinces se répandit comme un feu de brousse dans tout le pays
pendant le week-end. « Les images de la répression diffusées par la télévision
tout comme le retour des manifestants dans les quartiers amplifient la révolte.
-
Dans les provinces, la situation n’est pas plus calme. A Córdoba, seconde
ville d’Argentine, siège de l’industrie automobile, la rupture de négociations
avec la mairie pour les salaires des employés municipaux entra”ne le 19 une
occupation de la mairie pour la tenue d’une assemblée. Expulsés par la
police, ils tentent de l’incendier et dressent des barricades dans les rues,
rejoints par la population et par les ouvriers de plusieurs usines qui se
mettent en grève. Ce jour et les jours suivants, manifestations et attaques
diverses (pillages de supermarchés) reproduisent la même montée dans une unité
de tous les exploités d’actions diverses similaires à ce qui se déroule
dans la capitale. Mais là aussi la répression sévit avec les tirs à balles réelles.
-
Le jeudi 20, dès le matin, des milliers de manifestants se joignent à la
manifestation habituelle hebdomadaire des Mères de la place de Mai et que le
ministre des finances Cavallo, apôtre du monétarisme et du libre marché, démissionne.
Un témoin décrira ainsi cette vague entièrement spontanée : « Les gens
allaient, venaient, les cortèges se recyclaient, les avenues se vidaient puis
se remplissaient à nouveau d’hommes, de femmes, de familles avec leurs
chiens... C’était quelque chose d’impressionnant parce que totalement
spontané... « Les manifestants se rassemblent de nouveau devant le Parlement,
devant la résidence du premier ministre, devant le ministère des finances. La
maison de Cavallo est assiégée alors que celui-ci pense se mettre à l’abri
avec sa famille à l’étranger. Les interdictions découlant de la
proclamation de l’état de siège restent lettre morte et c’est sur le
terrain que « l’ordre doit se faire respecter «. Des grèves surprises se déroulent
dans les transports locaux. Des groupes tentent de pénétrer dans le palais présidentiel,
le ministère de l’économie est incendié. Les forces de répression entrent
en action, tirant à balles réelles. Les combats de rue dureront plus de neuf
heures. Dans les districts ouvriers de la banlieue de Buenos Aires, des bandes
de jeunes attaquent les épiceries, les restaurants, les supermarchés,
submergeant les flics qui essaient de les endiguer. Des équipes de tueurs en
civils se glissent parmi les manifestants et un certains nombre de tués auront
été abattus d’une balle dans la nuque.
Ce
même jeudi, les syndicats organisent une journée de grève générale pour
protester contre l’état de siège... pour une journée seulement, ordonnant
la reprise pour le lendemain, reprise d’ailleurs seulement suivie très
partiellement.
-
De ces journées d’affrontement, on dénombrera plus de 35 tués (24 à Buenos
Aires, 5 à Santa Fe, 1 à Córdoba, 1 à Tucumin, 1 à Corrientes, 1 à Rio
Negro), des centaines de blessés (185 à Buenos Aires) et des milliers
d’arrestations (chiffre officiel 3 273, dont 2 400 à Buenos Aires). La démission
du président du gouvernement de la Rœa dans la soirée du jeudi 20 décembre
(il doit être évacué en hélicoptère pour regagner son domicile) montre que
les autorités ne savent pas trop comment endiguer le mouvement, qui ne baisse
pas les bras malgré cette brutale répression. Pourtant celle-ci, conjuguée
aux manœuvres politiques, para”t entraîner un répit pour les dirigeants du
système. Ce n’est que partie remise.
-
Le 23 décembre, pour tenter de dévier l’émeute, le nouveau président,
Adolfo Rodriguez Sai, annonce des mesures démagogiques : le moratoire de la
dette extérieure, 1 million d’emplois nouveaux, etc. Sans effet.
-
Le 24, il promet aux Mères de la place de Mai l’annulation du décret qui empêche
l’extradition des tortionnaires de la dictature militaire.
-
Mais le 25, l’ex-président Carlos Menem est libéré de la prison où il était
enfermé pour corruption, et annonce sa candidature pour 2003 : mesures destinées
à calmer une fraction du clan péroniste.
u
Dans la nuit du 28 au 29 décembre, suite à la carence des politiques face aux
revendications exprimées par les manifestants, et malgré la démission de tout
le gouvernement, de nouvelles manifestations se rassemblent sur la place de Mai.
Dans la matinée, les Mac Donald, des banques, des bâtiments officiels sont
attaquées, voire incendiés. Des milliers de membres des classes moyennes
convergent, dans un concert de casseroles, vers la place, se joignant aux Mères
de la place de Mai dans un sit-in bientôt dispersé par les attaques de la
police. La manifestation se veut pacifique mais suite à l’action de la
police, des groupes de jeunes tentent de prendre d’assaut le palais
gouvernemental. Dans un café, un policier à la retraite abat, de sang-froid,
trois jeunes qui manifestent trop ouvertement leur soutien aux manifestants. 12
flics sont blessés, 33 arrestations.
-
Le 30 décembre, le président par intérim Sa‡, à peine nommé, démissionne,
pris à la fois par tout le mouvement de résistance et l’abandon de ses pairs
dans les affrontements de clans au sein du mouvement péroniste. Il est remplacé
dans la nuit du 1er au 2 janvier par un péroniste d’un autre clan, Eduardo
Duhalde (avocat de 60 ans au passé très douteux de corrompu lorsqu’il était
gouverneur de la province de Buenos Aires et même de profiteur du trafic de la
drogue, qui a laissé les caisses de la plus grande province d’Argentine,
celle de Buenos Aires, entièrement vides avec une dette plus importante que
celle des quatorze autres réunies). Il est sensé incarner une sorte d’union
politique nationale (alliance des péronistes, du Frepaso et des radicaux, avec
le soutien de l’Eglise catholique) y compris d’une partie de ce qu’on
appelle la gauche. Il déclare aux patrons rassemblés : « La prochaine étape
de notre décadence serait un bain de sang. « Des militants péronistes
manifestent devant l’assemblée pour soutenir ce candidat « d’union
nationale «. Duhalde annonce en même temps l’abandon de la parité
peso-dollar et la suspension du paiement de la dette. Nouvelles manifestations
que ne désamorce pas la valse des présidents. Un général peut déclarer : «
C’est la première fois que la société argentine dépose un président sans
la participation des forces armées. »
2002
-
Tout au long de janvier, les manifestations se répètent mais on peut penser
que le mélange de promesses politiques, de renforcement de la présence policière
et militaire font que, tout en gardant une grande ampleur à la fois par leur
nombre et leur extension géographique, elles restent néanmoins dans un certain
cadre institutionnel.
-
11 janvier : le concert de casseroles habituel dans une manifestation pacifique
se transforme de nouveau en émeutes dans le centre de Buenos Aires, avec des
attaques de banques et des sièges de sociétés étrangères.
-
14 janvier : nouvelles manifestations, notamment devant le palais présidentiel,
alors que dans les provinces de Santa Fe et de Jujuy, des milliers de
manifestants attaquent les banques. Dans le marché central de Buenos Aires, 500
piqueteros qui exigent des vivres
sont chassés par les sbires des patrons et les travailleurs du marché ; des
banques sont attaquées.
-
25 janvier : une nouvelle manifestation monstre dans le centre de Buenos Aires,
mobilisée par les comités de quartiers, se heurte à une mobilisation policière
sans précédent. En province, des manifestations semblables se déroulent au même
moment ; à Junin, 600 manifestants brûlent la maison d’un député péroniste.
-
28 janvier : plus de 15 000 piqueteros
soutenus par les assemblées populaires convergent sur la place de Mai, presque
accueillis comme des libérateurs auxquels on offre nourriture, boissons, etc.
Pour tenter de désamorcer ce mouvement des chômeurs, Duhalde reçoit une délégation
des piqueteros, auxquels il annonce
lui aussi un programme de création d’emplois payés 200 pesos par mois (116
euros).
-
Début février, la lassitude devant l’atermoiement des politiques semble
entraîner une nouvelle radicalité. Le 1er février, la Cour de Justice déclare
« inconstitutionnel « le « corralito « (restriction des retraits et
mouvements bancaires décidée au début de la crise et jamais rapportée) ;
mais cette mesure prise par un tribunal composé d’une majorité de juges
favorables à la tendance péroniste fidèle à Carlos Menem est plus une
manoeuvre politique destinée à embarrasser le président Duhalde, qui se
trouve contraint d’annuler le plan économique qu’il vient juste
d’annoncer. La Banque centrale décide la fermeture de tous les établissements
bancaires et marchés des changes pour éviter les évasions de capitaux. En réalité,
les capitaux et fortunes privées se sont déjà évadés depuis des mois (le
montant total des dépôts à l’étranger est égal aux trois quarts des 150
milliards de la dette extérieure) et ces mesures touchent plus particulièrement,
tout comme les mesures antérieures, les petits déposants des classes moyennes.
Les manifestations se poursuivent et visent plus particulièrement les banques,
y compris la Banque centrale. Des dizaines de milliers de personnes se
rassemblent sur la place de Mai, convoquées par les assemblées de quartier, et
des manifestations semblables se déroulent dans plus de 100 villes du pays.
-
Samedi 2 et dimanche 3 février : les raisons du blocage deviennent claires avec
l’abandon de la parité peso-dollar, le flottement du peso et une conversion
complexe des comptes bancaires qui lèsent tous ceux qui n’ont pu faire des
transferts à l’étranger ou conserver des dollars en espèces. Le projet de
budget annoncé n’accordent que la moitié de ce que revendiquaient les chômeurs
; il n’est prévu aucune augmentation des salaires alors que l’inflation qui
résultera des mesures monétaires est évaluée à 15 %. Des estimations
laissent penser que le nombre des pauvres va passer de 15 à 17 millions. En même
temps, le gouvernement annonce qu’il « faut reconstruire l’appareil
productif « (sous-entendu par des « sacrifices » imposés aux
travailleurs ou retraités) et ajoute que le pays étant « au bord de
l’anarchie », il importe de « maintenir la paix sociale » ;
Duhalde ajoute qu’il « n’est pas un président faible ». On sait ce
que parler veut dire.
-
5 février : la réponse vient. Les piqueteros
se rassemblent sur la place de Mai et les routes sont coupées par des barrages
un peu partout.Leur slogan est « Du pain et du travail «. Les classes
moyennes, autrefois hostiles, ne le sont plus du tout, d’autant moins qu’une
partie de leurs membres sont descendus dans l’échelle sociale, souvent dans
la condition de chômeur. Comme ils viennent des quartiers périphériques, les
manifestants sont accueillis avec des boissons et de la nourriture.
-
6 février : les émeutes se déplacent aux portes des banques.
-
7 février : les concerts de casseroles reprennent de plus belle. Des milliers
de manifestants se rassemblent devant le Palais de justice de Buenos Aires,
demandant la démission des juges corrompus, et promettent de revenir chaque
jeudi tant qu’une procédure de destitution ne sera pas ouverte (les juges
sont soupçonnés notamment d’avoir couvert le trafic d’armes dont est accusé
Carlos Menem). Buenos Aires prend l’aspect d’une ville assiégée, témoignant
des escarmouches constantes avec les forces de répression : les cabines téléphoniques
et les abribus sont presque tous détruits. Les banques et les bureaux de sociétés
sont blindés de tôles.
-
C’est une situation qui se reproduit quasi quotidiennement avec les mêmes
objectifs : bâtiments judiciaires,ministériels, bancaires, etc. Les hommes
politiques les plus connus pour leur corruption sont particulièrement visés :
leurs méfaits sont diffusés sur Internet et même sur une cha”ne de télévision,
avec leurs adresses et coordonnées personnelles, leurs photos sont placardées
dans la ville avec les mêmes renseignements ; ils ne peuvent pratiquement plus
sortir car, reconnus, ils sont immédiatementt interpellés, bousculés, parfois
molestés. Les piqueteros non
seulement continuent leurs barrages mais tentent toujours par la persuasion ou
la violence de se faire délivrer de la nourriture ; les pillages deviennent
plus difficiles car entrepôts et supermarchés sont fermés et blindés et/ou
gardés par des milices ou des flics. Dans toute cette période, depuis janvier,
les comités de quartiers qui se fédèrent en assemblées de quartier et en
collectifs plus larges sont avec les piqueteros
au centre des actions les plus importantes, agissant comme des groupes de
pression sur le pouvoir en place. Au point qu’un des dirigeants politiques
croit devoir rappeler que, aux termes de la constitution, « le peuple ne délibère
pas et ne gouverne que par l’intermédiaire de ses représentants... Il faut
arrêter la fantaisie des gens dans la rue qui disposent de ce qui doit ou ne
doit pas se faire... Il... faut adresser des pétitions aux autorités... de façon
ordonnée et sensée au lieu de les livrer en pâture aux agitateurs
habituels... «
-
Février. Pour soutenir le président Duhalde et un projet de budget
satisfaisant à la fois les impératifs du FMI, le financement des provinces
(les gouverneurs ont obtenu que 30 % des nouvelles recettes fiscales leur soient
attribuées contre un engagement de réduire de 60 % leur déficit) et prévoyant
de nouvelles taxes sur les exportations couplées avec une réduction de 14 %
des dépenses de l’Etat, une sorte de contre-manifestation péroniste
rassemble des milliers de militants brandissant des drapeaux argentins devant le
Parlement.
Une
émission de la chaîne de télévision America, « Derrière les informations
«, montre comment les cadres du parti peroniste recrutent des manifestants pour
25 pesos ou une promesse d’emploi.
Au
moment où nous mettons la dernière main à cette brochure (15 mai 2002) la
situation en Argentine est loin d’être éclaircie. Le Financial Times du 14
mai 2002 peut titrer : « Plan de sauvetage, retour à la case départ «.
Pratiquement depuis le coup d’arrêt brutal de la répression sanglante des 19
et 20 décembre, les forces de résistance se sont en quelque sorte reconverties
et réorganisées hors des circuits économiques, sociaux et politiques
officiels mais évitent jusqu’à présent tout affrontement direct global avec
le système. Pourtant, derrière cet apparent immobilisme (en partie dû au
silence médiatique) qui pourrait faire penser à une impasse, ces forces sont
toujours aussi vigoureuses et des transformations, peut-être plus radicales
dans les pratiques de la vie quotidienne, s’esquissent.
Du
côté du capital, les événements récents n’apportent guère plus de clarté.
Sans doute le gouvernement Duhalde dispose-t-il toujours de sa « légitimité
constitutionnelle « mais, même garantie par un appareil policier et militaire
omniprésent, son autorité ne semble guère dépasser les portes du palais présidentiel.
La crainte d’une explosion sociale radicale fait qu’il ne peut se plier
directement aux exigences du FMI, qui tient les cordons de la bourse. Une
nouvelle aide financière, en fait, ne résoudrait pas grand-chose tant l’économie
argentine A en termes capitalistes A sombre de plus en plus dans le marasme.
Nous ne donnons ci-après que les derniers développements d’avril et mai.
-
16 avril : le ministre de l’économie Leninev, accusé d’être trop
accommodant avec le FMI, rétorque aux apôtres de l’économie libérale qui a
ruiné l’Argentine : « Ne nous demandez pas de faire en avril ce que nous
n’avons pu faire en sept années. «
Le
peso a perdu depuis décembre par rapport au dollar les deux tiers de sa valeur,
ruinant encore plus ceux qui avaient des pesos ou autres monnaies parallèles et
accroissant considérablement les risques d’inflation. La pression du FMI vise
uniquement à préserver les intérêts du capital, notamment étranger.
Concernant la réforme de l’Etat, les mesures prônées par le FMI
impliqueraient le licenciement de 500 000 employés des provinces et de l’Etat
; ce qui, dans les circonstances actuelles, aurait des conséquences dramatiques
pour le système. Les provinces continuent d’imprimer des « bons « qui
servent à payer ces employés plus ou moins fictifs, bons qui circulent comme
monnaie parallèle. Une des conditions du FMI est l’arrêt de ces émissions,
ce qui équivaudrait au licenciement des employés concernés, les provinces
n’ayant guère de ressources en monnaies légales, peso ou dollar.
-
24 avril : le ministre de l’économie, désavoué par le FMI, démissionne (le
cinquième en un an) alors que les détenteurs de comptes bancaires dont le
montant est converti en bons à remboursement différé manifestent devant le
Parlement protégé par d’impressionnantes forces de police et militaires. Les
manifestants réussissent à détruire les voitures des parlementaires.
Pour
pallier les conséquences d’une décision de la Cour suprême suspendant le
blocage des comptes bancaires (décision qui entra”nerait la faillite des
banques car elles n’ont pas de liquidités) le gouvernement décrète des «
jours de congé illimités «, pendant lesquels les banques sont fermées. Mais
il doit revenir sur cette décision sous la pression de la rue et d’une partie
de l’appareil politique, pour rétablir le blocage par voie législative.
Partout,
notamment dans les provinces, les travailleurs du secteur public non payés
manifestent violemment. A San Juan (nord-ouest), la police tire sur les
manifestants pour protéger les bâtiments officiels. La classe politique
cherche à tout prix à éviter des élections de peur d’une déroute totale
du système représentatif. La pauvreté atteint la moitié de la population,
soit 18 millions d’habitants, et s’accro”t quotidiennement avec la dérive
des prix.
-
26 avril : discussions sur 14 points de mesures diverses imposées par le FMI.
Pour finalement ne pas pouvoir les accepter, les difficultés quotidiennes
empirant. Les hôpitaux n’ont pratiquement plus de médicaments ou de
parapharmacie, il faut faire d’interminables queues pour obtenir un
rendez-vous avec un médecin un ou deux mois plus tard. Un Argentin sur deux
n’a plus droit à une couverture sociale.
-
9 mai : Annonce de l’échec total des pourparlers avec le FMI.
Les
« piqueteros » : récupération et expropriation
L’extension
du chômage en 1996 a entra”né non seulement le développement
d’organisations spécifiques de chômeurs, mais aussi l’apparition de méthodes
de lutte nouvelles. Celles-ci tranchaient avec ce que les organisations de chômeurs
n’avaient pu réaliser dans d’autres pays, où elles ne parvenaient qu’à
de timides tentatives, pour des raisons chaque fois spécifiques et aisément
explicables.
C’est
presque un lieu commun que de constater qu’en général, les chômeurs n’intéressent
guère, sauf si leur proportion devient préoccupante pour les pouvoirs publics,
parce qu’elle menace le difficile équilibre entre le financement garantissant
la paix sociale et cette paix sociale elle-même, et pour les actifs, dont la
crainte du chômage peut modifier les comportements à la fois dans les rapports
de travail et dans les choix politiques. Pendant plusieurs années les piqueteros,
chômeurs organisés sur une base essentiellement locale, avaient eu recours,
pour faire valoir ce qu’ils estimaient leurs droits, à des barrages routiers
paralysant momentanément le processus économique. Ils se référaient ainsi à
une tactique universellement connue (pratiquée ici même en Europe comme
tactique de lutte, ponctuellement ou à grande échelle, jusqu’en Russie),
mais laissaient les « actifs » et ceux que l’on range dans les «
classes moyennes « assez peu préoccupés de leur situation. Même si elles étaient
souvent violemment réprimées, leurs luttes restaient isolées, localisées et
n’avaient pas un effet d’entraînement pour d’autres couches de la
population, travailleurs ou pas, pourtant touchées par la montée des difficultés,
ce qui autorisait d’autant plus la répression et un certain ostracisme du
pouvoir. Les choses pourtant se transformaient, précisément à cause de la
montée des difficultés : le nombre des chômeurs s’accroissant et les
couches sociales jusqu’alors non concernées subissant le poids de la crise,
la répression devenait plus difficile, tant à cause de l’implication d’un
plus grand nombre de personnes dans ces actions que d’un certain soutien
indirect, là où elles ne trouvaient auparavant qu’indifférence voire
hostilité.
Cette
tactique était celle d’un groupe social qui n’avait pas d’autre moyen de
pression sur le pouvoir politique, car totalement coupé du recours à la grève.
Pratiquement, les chômeurs argentins n’étaient pas indemnisés et se
devaient de s’organiser pour leur survie, prolongement sans aucun doute de
leur démarche individuelle. Celle-ci devenant plus difficile avec la montée du
chômage, les association de chômeurs devenaient plus radicales. Dans une première
période, les barrages routiers, indépendamment ou non des journées de grève
et manifestations récurrentes organisées par les syndicats, visaient
essentiellement à faire pression sur le gouvernement pour obtenir d’abord de
la nourriture (sous forme de colis), des soins médicaux et, éventuellement, du
travail. Il semble que ces barrages routiers doivent, dans cette première période
d’action des chômeurs, être dissociés de situations également récurrentes
dans les provinces pauvres reculées du Nord-Ouest de l’Argentine, frappées
en priorité par la crise économique. Il est devenu là impossible de maintenir
un système de clientélisme ayant multiplié les emplois locaux créés pour résorber
une pauvreté endémique. Les révoltes locales et les attaques de bâtiments
officiels y étaient devenues fréquentes. On ne peut exclure que ces révoltes
à la fois aient fourni un modèle et aient contribué à modifier un rapport de
forces dans les provinces urbaines lorsque l’extension du chômage et de la
pauvreté conséquente eurent créé des situations similaires. Les
organisations de chômeurs virent ainsi se former des coordinations provinciales
puis nationales.
Les
méthodes de lutte peuvent avoir été modifiées aussi par la diversification
de l’origine des chômeurs : de plus en plus ceux-ci étaient des ouvriers
d’industries touchées par l’entrée en masse des capitaux et des produits
étrangers, résultat de la politique de libre-échange des gouvernements
militaire comme des suivants, après la brève embellie provoquée par
l’afflux de capitaux étrangers profitant du bradage des industries nationalisées
et du secteur public. Le mouvement pouvait ainsi s’élargir dans sa
composition sur une base locale active, non seulement avec ces ouvriers
d’industries, mais aussi avec des familles (notamment des femmes, peut-être
influencées par le rôle joué par les Mères de la place de Mai dans la
persistance de leur revendication de justice) et avec des jeunes qui n’avaient
jamais eu un emploi (alors que l’industrie ne tourne qu’à 40% de sa capacité,
la majorité de la moyenne de 20% de chômeurs avoués sont des ouvriers
d’industrie récemment licenciés).
Les
pratiques « illégales « prenaient une grande dimension avec la multiplication
des pratiques individuelles de récupération, par exemple le « vol « d’électricité.
Si, à l’origine, ces mouvements venaient surtout des banlieues misérables
des villes, des bidonvilles, le déclassement progressif d’abord puis accéléré
des mutations sociales faisait que d’autres couches s’y agrégeaient par un
double phénomène : social, des déclassés venant s’installer dans ces
quartiers pauvres, et géographique, par la paupérisation des quartiers
ouvriers et même classes moyennes traditionnels. Cette situation entraînait un
changement d’attitude à l’égard des piqueteros,
vus autrefois comme des « marginaux dangereux « mais de plus en plus admis de
même que leurs actions plus radicales. On verra que lors des événements de décembre,
cette situation servira en quelque sorte de détonateur dans un mouvement où
les piqueteros pourront paraître
comme une avant-garde suivie et associée et non plus isolée.
Le
mouvement piquetero a vu le jour dans la province de Jujuy, dans l’extrême
nord-ouest de l’Argentine. La période péroniste y avait apporté une
relative prospérité de 1946 à 1955, avec le développement d’une
agriculture industrielle (tabac et sucre) et l’installation sur les mines
locales d’une industrie sidérurgique (Aceros Zapla), la plupart de ces
industries étant des entreprises nationalisées. En 1980, la privatisation et
l’abaissement des tarifs douaniers au nom de la liberté du marché ruinèrent
toutes ces industries. Aceros Zapla, rachetée par un trust américain, réduisit
ses effectifs de 5 000 à 700 personnes pour ne se consacrer qu’à des
fabrications très spécialisées. Dans une province de 600 000 habitants, le chômage
proliféra et, dans la période récente, s’aggrava, passant de 35 % en 1991
à 55 % en 1999. Les organisations locales de défense des chômeurs épuisèrent
les voies légales et pacifiques pour tenter de faire cesser cette situattion et
obtenir au moins des subsides. C’est alors que, de guerre lasse, ils imaginèrent
de bloquer le 7 mai 1997 le pont qui commande le trafic vers la Bolivie proche.
Ils firent école et, spontanément, en quatre jours, leur mouvement s’étendit
à toute la province. Le gouvernement envoya la troupe le 20 mai pour rétablir
l’ordre : deux tués et des centaines de blessés. 12 500 emplois d’Etat
furent créés et des aides concédées aux chômeurs.
L’exemple
était donné et le mouvement s’étendit peu à peu dans toutes les régions où
l’industrie était en chute libre, notamment à Córdoba, Rosario, Neuquén et
Buenos Aires ; des organisations autonomes se créèrent qui finirent par se
coordonner ; ainsi était né le mouvement piqueteros
avec sa composition de classe sans équivoque et son radicalisme. Ils se définissaient
par l’absence de toute hiérarchie. Toutes les décisions émanaient des
assemblées et tout était décidé en commun. D’autres régions semblent
revendiquer la naissance du mouvement piqueteros,
comme Central Co, une localité pétrolière du sud où la privatisation entraîna
une situation telle que le blocage de la principale route conduisant vers le sud
du pays était inévitable. En réalité, on peut considérer que le mouvement a
dû naître en différents points du pays à partir des mêmes causes et dans
des situations identiques.
L’année
2000 témoigne de l’importance prise par ce mouvement : c’est
l’amplification des barrages routiers, qui deviennent massifs. Le barrage de
La Matanza dans la province de Buenos Aires (2 millions d’habitants dans ce
district qui fut industriel, voir annexe page 67) ou un autre à La Plata
rassemblent plusieurs milliers de piqueteros
et ne sont levés qu’au bout de dix jours. Au départ, les revendications étaient
de l’immédiat très concret : libération de militants emprisonnés, retrait
de la police, distribution de nourriture, création d’emplois, indemnités de
chômage, réparations des routes, prise en charge des dépenses de santé, etc.
Une stratégie s’élabore : une fois le point de barrage choisi par les piqueteros
locaux, des contacts sont pris avec tout le voisinage et des assemblées se
tiennent sur les lieux du barrage. Des tentes et des cantines asurent la
permanence et si la police intervient, une prompte mobilisation décuple les
occupants. Parfois les choses vont plus loin. Dans la ville de General Mosconi,
dans la province de Salta, dans le nord-ouest du pays, les piqueteros
établirent 300 projets d’une économie parallèle dont certains fonctionnent
actuellement.
Mais
l’accélération de la descente économique aux enfers et les difficultés de
plus en plus grandes entraînent une extension du mouvement dans deux
directions. D’un côté une structuration : en septembre, une assemblée de la
région de Buenos Aires voit la participation de plus de 2 000 délégués à
une assemblée régionale ; le 3 décembre 2000, les piqueteros
de Tartagal convoquent des assemblées locales, puis une assemblée nationale
provisoire. De l’autre, les objectifs changent : on n’adresse plus des
revendications à un pouvoir qui ne veut plus rien accorder mais on prend, on «
récupère » : les camions ne sont plus bloqués mais pillés, de même
que les entrepôts, les supermarchés et la colère conduit à l’attaque des bâtiments
publics. Le 17 juin 2000, des émeutes dans la ville de General Mosconi est
violemment réprimée, faisant deux tués et plus de 40 blessés. Ce qui
entra”ne un mouvement de protestation des piqueteros
dans toutes l’Argentine avec plus de 300 barrages. C’est en quelque sorte
une répétition générale de ce que l’on verra éclater à bien plus grande
échelle en décembre 2002.
Mais,
jusqu’alors, les actions ne déborderont pas, même dans leur violence, le
cadre d’une revendication négociée avec les autorités. Pourtant, un élément
nouveau s’est déjà glissé systématiquement dans la politique des piqueteros
: les barrages routiers voient face à face chômeurs déterminés et police,
que le pouvoir utilise plutôt pour contenir que pour réprimer (il y aura quand
même plus de six morts dans la période récente dans les bagarres avec la
police sur des barrages routiers). La méthode utilisée présente tous les
caractères d’une action ouvrière ; la tactique évidente est de paralyser
l’économie en bloquant les transports, essentiellement la circulation des
marchandises La levée des barrages routiers dépend de négociations sur les
revendications immédiates, presque toujours des secours en espèces ou en
marchandises. Ce n’est pas nouveau, bien sûr, et n’a rien de « révolutionnaire
«, mais ce qui est nouveau, ce qui est en quelque sorte l’expression de ce défi
à la classe politique et à toute forme de représentation qui éclatera plus
tard, c’est le refus de la délégation, d’envoyer quelques-uns (méfiance
envers les porte-parole politiques et/ou syndicaux qui ont pu s’infiltrer dans
le mouvement). Une sorte de démocratie directe s’installe : les représentants
de l’autorité doivent venir sur place discuter avec l’ensemble des
participants à l’action considérée, et un accord doit être atteint pour
que le barrage soit levé (nous ignorons si cet accord doit être entériné par
tous unanimes ou par une simple majorité et sous quelle forme c’est acquis).
Ainsi,
bien avant les assemblées qui surgiront dans les quartiers des classes moyennes
après le 19 décembre, la pratique des assemblées locales et leur fédération
au plan national sont déjà en place A de même que les tentatives de récupération.
D’autres
caractères apparaissent selon les situations découlant de la lutte pour le
logement et pour la terre. Les « locaux « semblent avoir organisé la récupération
des terres (pour construire ou pour cultiver, on ne sait), installé des
logements de fortune et mis en place la « récupération « et la distribution
de l’électricité, de l’eau potable, construit les égouts, c’est-à-dire
tout un processus d’auto-organisation de la survie.
Tout
comme les réseaux de troc subissent dans leur extension des tentatives d’intégration,
pour en faire des auxiliaires de gestion de la pénurie dans un système qui
garde toutes ses capacités d’exploitation et de nuisance, les piqueteros,
inquiétants d’abord par leur origine sociale, le deviennent encore plus par
leur structuration, leur élargissement et leur radicalisation. Ce ne sont pas
les administrations provinciales, mais les syndicats et les partis politiques,
notamment péronistes, qui tenteront de se charger de cette intégration (les
groupes gauchistes aussi, mais leur poids est particulièrement faible). Il
semble que ces tentatives n’aient pas eu l’effet d’encadrement et de détournement
espéré, bien qu’il ne soit pas exclu, d’après différents témoignages,
que différents clans péronistes politiques et/ou syndicaux aient tenté de
manipuler l’action des piqueteros
dans les manifestations qui ont conduit aux chutes successives des présidents.
Ce qui semble s’affirmer, dans toutes ces tentatives de récupération,
c’est l’existence d’une base active qui, poussée par les nécessités de
survie, va pousser et agir vers des solutions plus radicales qui déferleront
les 19 et 20 décembre 2001. En septembre 2001 se tiennent deux rencontres
nationales, et un comité de coordination de l’action des chômeurs dans les
villes et les régions est mis en place. Il est, là encore, difficile de dire
quelle part tiennent syndicats et partis dans cette tentative de structuration
d’un mouvement qui effectivement est resté jusqu’alors parcellaire et
localisé, et dont l’organisation à une autre échelle peut renforcer
l’efficacité tout en favorisant une distanciation de la base active et
l’intervention de diverses manipulations. C’est ainsi que certains
distinguent trois tendances qui essaient de capitaliser à leur profit ce
mouvement : le syndicat Centrale des travailleurs argentins (CTA), qui se bat
avec le Frente national contra la povreza (Frenapo), notamment dans la banlieue
de Buenos Aires ; le CCC (Corriente clasista combativa) où l’on retrouve
l’influence du PCR(ml), organisation maooeste qui prône l’unité populaire,
une sorte de front interclassiste ; la coordination Anibal Veron, un cartel de
mouvements divers, qui affiche des positions plus radicales.
Quelqu’un
a pu souligner que le principal agent d’organisation des chômeurs argentins a
été et est encore la famine. C’est ce qui déterminera, sans plan préétabli,
la déferlante de décembre. On montre ailleurs dans cette brochure, dans
l’exposé des faits (pages 12-24), comment le mouvement s’est encore plus
radicalisé avec l’extension de la crise et l’impossibilité de trouver une
solution immédiate aux besoins les plus élémentaires, tant par les méthodes
antérieures que par l’incapacité des autorités à apporter quoi que ce soit
dans des négociations. C’est la systématisation de la « récupération «,
de la prise sur le tas, là où l’on trouve ce qui est nécessaire qui, partie
des provinces les plus touchées par la misère, descendra vers les centres
urbains et vers la capitale, Buenos Aires. Autour du 3 décembre, le mouvement,
d’abord contrôle de « récupération «, échappe totalement à ses
initiateurs. Les piqueteros vont
devenir, par le simple effet de l’extension incontrôlée d’une pratique illégale
mais irrépressible - le vol de survie - dont on peut mesurer les répercussions
idéologiques, non seulement ses initiateurs, mais aussi l’avant-garde d’un
mouvement de masse. Et celui-ci va s’exprimer dans des manifestations allant
jusqu’à des assauts contre les immeubles du pouvoir politique, jusqu’à la
rupture avec la classe politique, voire avec tous les agents d’un système qui
a engendré leur misère.
Il
en résultera une alliance de fait des chômeurs avec les autres travailleurs,
avec les éléments divers de ce qu’on appelle communément une « classe
moyenne « aux contours flous et mal définis, mais qui se trouve touchée de
plein fouet par les dernières mesures économiques après un lent glissement,
au cours des années, vers la prolétarisation et la précarisation. Nous développerons
ce qui peut apparaître comme une formalisation de cette alliance de fait dans
les assemblées de quartiers et leur fédération, dans lesquelles on retrouvera
(sans qu’on puisse préciser, faute d’informations, à la fois le nombre et
la qualité des participants, ni l’origine des initiateurs) des membres des
différentes couches sociales. Sans doute les piqueteros
avaient-ils déjà montré une solidarité active avec des entreprises en grève,
comme par exemple une usine de céramique de Neuquén où leur intervention
avait été décisive, tout comme ils avaient pu apporter un poids non négligeable
aux journées de grève décidées par les syndicats. Une des preuves de
l’importance de ce mouvement est le lourd tribut payé suite aux
manifestations des 19 et 20 décembre : les 35 morts, plusieurs centaines de
blessés et les 2 000 arrestations visaient de toute évidence à émasculer le
mouvement dans ses éléments les plus radicaux, en gros les piqueteros.
Les
menaces proférées à diverses reprises par les présidents dans leur bref intérim
et par le dernier encore en selle ne le sont pas à la légère. On a même pu
voir les coordinations des assemblées de quartier organiser des services
d’ordre dans les manifestations, sans qu’on puisse préciser si c’était
une sage précaution pour éviter le bain de sang promis par Duhalde ou un
encadrement pour rester dans une légalité par ailleurs contestée. Il est évident
que la répression brutale (imaginez une telle répression dans un pays européen)
a modifié radicalement le champ d’action et la nature du mouvement. Nous en
parlons à propos des assemblées de quartier (page 31), mais il semble que
cette dure répression ait donné aux actions des piqueteros,
sinon un certain coup d’arrêt, du moins une orientation différente A peut être
temporaire A de leur intervention.
D’autre
part, même si un certain black-out de l’information semble éliminer tout ce
qui pourrait subsister de ces actions illégales du 20 décembre et des semaines
précédentes, il apparaît presque sûr qu’elles n’ont pas cessé pour
autant. Mais d’une part, l’élément de surprise joue beaucoup moins,
d’autant que les cibles ont pris leurs précautions contre d’éventuelles
attaques. En témoigne une bagarre au marché central de Buenos Aires, le 14
janvier, où les piqueteros venus «
exiger » la remise de marchandises se sont heurtés, selon les uns à un
service d’ordre musclé des mandataires, selon les autres aux travailleurs du
marché. Le 15 janvier, à Jujuy un mouvement se développe de nouveau sous la
bannière nouvelle, non plus piqueteros
mais « Mouvement lutte de classe «. Dans la banlieue de Buenos Aires, en mars,
un camion transportant du bétail vivant est pris dans un accident : les
habitants du quartier abattent les bêtes et pillent tous ce qu’ils peuvent
des quartiers de viande. Comme la situation, après un certain immobilisme dans
l’attente de « solutions », semble soudain s’accélérer avec une
nouvelle chute économique, il est difficile de prévoir ce qui peut advenir, même
si l’on peut envisager de nouvelles manifestations radicales, avec des
orientations différentes prenant en compte l’expérience des derniers mois.
Un
commentaire sur l’Argentine analysait trois niveaux possibles de développement
de cette situation :
§
A
la révolte simple d’une base affamée dans un pays regorgeant de richesses
alimentaires ;
§
A
l’émergence d’une certaine forme de leadership sous la forme, pas très précise,
d’un anti-capitalisme et d’une attaque contre le système politique ;
§
A
l’apparition de perspectives révolutionnaires.
Il
est bien évident qu’un tel schéma fait abstraction des manipulations
politiques toujours possibles, mais surtout de la répression à l’échelle
nationale et/ou internationale, qui essaiera d’empêcher par tous les moyens
que les mouvements actuels puissent menacer l’ordre capitaliste.
Les
assemblées de quartier et la démocratie de base
«
Personne ne sait s’il aura un travail demain ou quand il sera payé. Chacun
est paralysé par la peur. « Cette déclaration pouvait effectivement
s’appliquer à la majorité des classes moyennes laminées par des années de
dégradation économique et une prolétarisation accélérée dans les derniers
mois de 2001. Mais soudainement, par l’effet d’ultimes mesures financières,
prises par des politiciens corrompus, ayant largement profité de la débâcle
économique plus ou moins organisée par eux et conduisant à de nouveaux «
sacrifices » de ceux qui avaient déjà perdu ce qu’ils considéraient
comme les attributs de leur statut social, la peur tombait et la révolte déferlait
chez ceux qui avaient pu apparaître, dans le passé, comme le soutien politique
du régime à travers ses gouvernements successifs, dictatoriaux ou démocratiques.
Dans
les événements d’Argentine, il est clair qu’en décembre 2001 les classes
moyennes ont basculé dans une forme de contestation qui rompait avec leur
attitude légaliste traditionnelle. La cause immédiate en était, après des
mois voire des années d’amenuisement ou de disparition des privilèges dus à
leur place dans la hiérarchie sociale, qu’on touchait à ce qui restait un de
ces privilèges, leur fortune personnelle, principalement celle dont ils
pouvaient disposer dans les comptes bancaires et leur donnait, au moins
provisoirement, des possibilités de survie. C’est cette réaction de défense
du patrimoine qui allait créer une forme spontanée de manifestation et
d’organisation dont nous soulignerons à la fois le radicalisme et les ambiguïtés
(d’après des statistiques, la classe moyenne regroupait 65 % de la population
en 1970 contre 45 % aujourd’hui ; entre 1999 et 2001, plus de 2 millions de
membres des classes moyennes seraient ainsi descendus d’un ou plusieurs degrés
dans la hiérarchie sociale).
Dans
le passé, notamment au moment de la chute du régime militaire en juin 1982,
d’imposantes manifestations à Buenos Aires A associant une bonne part des
classes moyennes A avaient conduit à l’installation d’un régime civil démocratique,
autant par réaction patriotique après le désastre des Malouines que par
opposition résolue à la dictature (d’ailleurs la classe politique continuera
pratiquement d’œuvrer comme sous la férule des militaires, ceux-ci restant
les garants d’un ordre social qui leur garantissait l’impunité de leurs
crimes).
Mais
en décembre 2001, tout sera différent, pas tant par le caractère des
manifestations que par une auto-organisation spontanée qui associera et
rejoindra d’une certaine manière des formes de contestation et
d’organisation sociales existantes. Les assemblées populaires seront les éléments
caractéristiques de ces manifestations politiques. Il pouvait être possible de
mesurer la rupture de l’ensemble de la population sinon avec le système
social, du moins avec l’ensemble de la classe politique considérée comme
incapable de résoudre la situation économique et sociale de l’Argentine :
les élections parlementaires du 14 octobre avaient vu, malgré le vote
obligatoire, un taux d’abstention record (plus de 20 %) et un raz de marée de
votes blancs ou nuls (40 %).
En
quoi consistent ces « assemblées populaires « qui, après les manifestations
spontanées des 19 et 20 décembre, vont prendre en quelque sorte
l’organisation de l’opposition politique ?
-
Comment les assemblées populaires sont-elles nées ? Personne ne peut
revendiquer une création quelconque, tant elles ont surgi d’initiatives
locales de quelques personnes, et semblent avoir répondu d’abord à un besoin
de continuer la spontanéité des premières manifestations. Quelques récits témoignent
de la diversité de leur naissance, mais aussi de caractéristiques communes découlant
du refus des organisations existantes, partis et syndicats, du rejet de la
politique traditionnelle. Ce rejet de la « politique « sera une des caractéristiques
non seulement des assemblées mais aussi des manifestations qui, jusqu’à
aujourd’hui, refuseront toute expression, par des pancartes ou des drapeaux,
d’une référence à une organisation. Dans le quartier de Caballito, les
manifestants ont fait retirer les affiches du Parti ouvrier (trotskyste) au cri
de « Tous les politiques se valent ». Même le Hijos (association des
enfants de disparus sous la dictature militaire entre 1976 et 1983) a dû
retirer son drapeau de la place de Mai. Le plus courant : un groupe de militants
colle des affiches dans le quartier appelant les habitants du quartier à une
première assemblée ; il en vient une cinquantaine d’abord, puis plus de 100,
puis 300. Certaines atteindront ainsi plus de 1 000 participants, mais il est
difficile de dire ce que ces chiffres représentent par rapport à la population
du quartier. Les assemblées semblent s’être développées dans les quartiers
habités par les classes moyennes, mais on doit souligner que les quartiers les
plus pauvres étaient déjà organisés autour des groupements de chômeurs, les
piqueteros.
-
Qui y participe ? Là aussi, il est difficile de répondre tant les réflexions
sont contradictoires. Pour les uns, la classe moyenne a pratiquement disparu et
ils voient dans les assemblées un processus dans lequel les travailleurs
sortent des usines pour se battre sur un terrain social. Certains poussent plus
loin. S’il ne se produit pratiquement rien sur les lieux de production
(apparemment, des usines continuent de tourner et les services de base
continuent d’être assurés dans les conditions « normales », et en
aucune façon avec une quelconque autogestion), ce serait en raison de
l’influence des leaders syndicaux, tous plus ou moins imprégnés de péronisme,
soutenant tel ou tel clan politique, et qui empêcheraient la base ouvrière de
se mobiliser en tant que telle et de rejoindre collectivement les assemblées.
Les appels lancés par quelques groupes gauchistes appelant les travailleurs à
s’organiser en coordinations semblent montrer que celles-ci n’existaient
pas. Il est vraisemblable que les assemblées devaient être un certain mélange
social dans une sorte de réunification d’une classe d’exploités anciens ou
tout récents. Des exemples montrent que parfois la « base ouvrière « rejoint
sinon directement les assemblées, du moins les manifestations qu’elles
organisent à Córdoba, où une réunion des comités d’usines se joint à
l’organisation des manifestations, à Santa Fé où des milliers
d’enseignants rejoignent ces manifs.
-
Comment ces assemblées s’organisent-elles ? Elles se réunissent régulièrement,
au moins une fois par semaine et, dans certaines périodes, tous les soirs sur
les places du quartier. Chacun peut prendre la parole mais le temps de parole
est limité à trois minutes. Personne ne peut parler au nom d’une
organisation quelconque et aucune propagande n’y est tolérée (par crainte
d’infiltration et du flicage possible). Les décisions ou approbations de
revendications sont prises à mains levées. Des assemblées de divers quartiers
peuvent être tenues et tous les dimanches, à Buenos Aires, des Etats généraux
des assemblées se tiennent au Parc Centenario (pour le grand Buenos Aires
seulement). Seuls les délégués élus peuvent y prendre la parole, mais ces
assemblées générales sont ouvertes à tous (et peuvent regrouper plusieurs
milliers de personnes) ; les délégués, désignés par rotation, informent sur
le travail de quartier et apportent les propositions de leur quartier pour de
nouvelles consignes de lutte ; ils répercutent ensuite dans leurs quartiers
respectifs les décisions prises.
L’information
circule largement non seulement par le canal de ces délégués mais aussi sur
Internet (15 sites sont consacrés aux assemblées, donnant les heures et lieux
de réunion et les décisions prises, notamment les manifestations), par divers
médias (la radio et la télévision y consacrent une part de leurs
informations) y compris dans des journaux de quartier et des affichages. Les
positions sont particulièrement précises sur cette organisation comme le déclare
un des membres : « Les assemblées de quartier nous appartiennent ; elle
n’appartiennent pas aux militants politiques qui nous regardent avec mépris
et cherchent à nous imposer une expérience dont nous n’avons pas besoin. »
En
plus de l’activité politique, un travail en profondeur s’est organisé, qui
se rapproche de ce que les piqueteros
ont organisé pour leur survie. Des commissions tentent de s’attaquer à des
problèmes concrets non résolus par les structures officielles. C’est ainsi
que sont nées dans les quartiers des commissions chômage, santé (pour trouver
les médicaments les plus urgents et en liaison avec les travailleurs de hôpitaux
proches), de troc (voir page 38), d’enquête (par exemple sur le meurtre
d’un jeune), de propagande, de médias, de réflexion politique. Une cantine
est organisée, habits et nourriture sont attribués. Un exemple récent d’une
pratique répondant aux besoins immédiats : dans un quartier du grand Buenos
Aires, des centaines de voisins se rassemblent devant un hôpital public dont le
fonctionnement laisse beaucoup à désirer ; ils y entrent en force, convoquent
la direction et tout le corps médical et imposent une assemblée permanente
qui, depuis, contrôle le budget et l’approvisionnement en médicaments. Dans
un autre quartier, une commission s’occupe de « projets productifs » ;
comme une rénovation du quartier est prévue, l’assemblée impose, pour exécuter
les travaux à moindre coût, des chômeurs A ingénieurs et professionnels.
u
L’activité politique reste essentielle. Elle s’exprime de façons très
diverses, la discussion des questions liées à la vie des quartiers et la
recherche de solutions avec les moyens du bord étant d’une certaine façon
une activité politique, peut-être plus radicale que les revendications exprimées
dans d’autres décisions d’ordre général, car elles impliquent une réorganisation
de la vie sociale sur des bases communautaires. Dans de telles circonstances, il
est normal que l’autonomie du mouvement jaillisse un peu dans toutes les
directions et que les paroles et les actions, tantôt prennent des tours réformistes,
tantôt soient radicales, sans que les intéressés saisissent bien les
implications profondes de ce qu’ils revendiquent mais surtout de ce qu’ils
font.
Ainsi,
alors que le slogan le plus répandu est « Qu’ils s’en aillent tous,
qu’il n’en reste pas un seul « et qu’il y a à la base un rejet total de
toute intervention des partis politiques, les assemblées expriment des
revendications envers un pouvoir, le légitimant, en quelque sorte, alors que
par ailleurs ils le rejettent comme corrompu, impuissant, soumis au capital
international et aux Eats-Unis par l’intermédiaire du FMI. Dans ces
revendications que l’on retrouve chez pratiquement toutes les assemblées, on
peut déceler l’origine sociale des participants :
-
la fin du « corralito » (blocage des comptes en banque) ;
-
la nationalisation des banques et des industries (électricité, pétrole, téléphone,
chemins de fer) qui ont été privatisées ;
-
l’effacement de la dette extérieure ;
-
une certaine autarcie économique pour le redéveloppement des industries
nationales, y compris des propositions de boycottage des produits étrangers ;
-
le départ des juges de la Cour suprême accusée d’être un nid de
corruption.
Tout
cela est loin des revendications des chômeurs piqueteros
qui demandent « du pain et des emplois «. De plus, ces revendications
traduisent des tendance nationalistes qui s’exprimeront aussi dans les
manifestations où l’on chante l’hymne national, certains manifestants drapés
dans le drapeau national.
-
La participation aux manifestations est assez sélective :
-
les manifestations les plus importantes sont les « cacerolazos », les
concerts de casseroles, par quoi ont débuté spontanément les grandes
manifestations de décembre 2001 et qui se poursuivent régulièrement, sans
discontinuer, jusqu’à aujourd’hui, en principe tous les vendredis sur la
place de Mai face aux bâtiments gouvernementaux, mais aussi occasionnellement
ailleurs. Elles portent sur les revendications d’ordre général qui viennent
d’être recensées. Ainsi que nous l’avons souligné (page 32), aucune
organisation, quelle qu’elle soit peut s’afficher dans ces manifestations ;
seules sont tolérées les bannières indiquant le quartier d’origine.
-
les « escrache «, dénonciations ciblées devant la Cour suprême ou le palais
présidentiel, le ministère de la santé publique, les banques, tel ou tel
homme politique, pour des exigences spécifiques ;
A
des actions de circonstances visant l’ensemble de la classe politique, quasi
spontanées dans le prolongement de ces « dénonciations « dans les médias ou
le bouche-à-oreille,. Voici comment un journaliste décrit ces actions :
«
[...] Une sociologue au chômage placarde avec un groupe d’une dizaine de
personnes, le 14 mars, sur un mur du quartier des affaires, des affiches portant
le portrait d’hommes politiques accompagné d’un rageur « Wanted »...
oeufs, crachats, coups de poing, anathèmes fusent sur les trottoirs, dans les
magasins, les cinémas ou les cafés contre les hommes politiques de tous bords,
obligeant parfois la police à intervenir pour les sauver d’un possible
lynchage. « Voleurs » est l’insulte la plus utilisée... Pour
sortir dans la rue, certains modifient leur apparence, se déguisent, portent
des perruques et des lunettes noires. Accompagnés de robustes gardes du corps,
ils ne se déplacent qu’en voiture aux vitres polarisées... »
La
situation que nous venons de décrire semble s’être modifiée au cours des
trois mois écoulés depuis les émeutes de décembre. La base des assemblées
s’est élargie par des liens de solidarité et d’action avec les piqueteros.
Le 13 janvier 2002, une assemblée nationale des assemblées de quartiers,
annoncée par le bouche-à-oreille, avec des représentants des piqueteros
et de groupes de travailleurs, prend un ensemble de décisions (elle regroupe
plus de 1 000 représentants). On y trouve la déclaration suivante : « Reconnaître
qu’il y a deux camps et que les épargnants pris à la gorge sont dans le même
camp que les travailleurs, les chômeurs, les piqueteros
et toutes les victimes du système ».
Il
est évident que, sous ses différents aspects, dans des catégories sociales
différentes, des liens de solidarité se tissent. Des communautés se concrétisent
pour différentes tâches qui peuvent être assimilées à de véritables
fonctions sociales. Nous avons évoqué dans la chronologie des événements les
émeutes de la faim de Rosario, à la fin de mai 1989. On ne parlait pas, alors,
des piqueteros, mais d’émeutes et
de pillages qui avaient touché la ville de Rosario et les faubourgs de Buenos
Aires. Le gouvernement de l’époque avait exploité la panique des classes
moyennes et pu mobiliser une partie d’entre elles dans des groupes armés
d’auto-défense qui avaient prêté main-forte à la police dans une répression
particulièrement dure (5 tués et plus de 800 arrestations). C’est sans doute
cette circonstance qui fit tenter au pouvoir actuel d’exploiter la panique des
classes moyennes pour rompre une solidarité déjà trop visible. Mais cela ne
pouvait reproduire la situation de 1989 : les classes moyennes n’avaient plus
rien à défendre, elles n’avaient plus au contraire qu’à se battre aux côtés
de tous les autres dépossédés.
Un
journal argentin, La Nación, analysant le phénomène des assemblées
populaires, y voit « un mécanisme de discussion plein de pièges parce qu’il
peut se développer en un modèle soviétique dangereux «. Ces commentaires
rejoignent certains groupes politiques qui y voient aussi une révolution avec
des soviets. Il est significatif que ces mêmes groupes ou d’autres continuent
de penser que c’est le manque de dirigeants qui favoriserait la « désorganisation
et la fragmentation du mouvement » (sic) ; certains attribuent ce «
manque « à l’extermination de plus de 30 000 activistes ou classés tels par
les militaires sous la dictature ; d’autres à un encouragement des médias à
l’exclusion par les assemblées des « organisations populaires «. On peut
tout autant, devant les hésitations et les ambiguïtés, y voir, dans la mesure
où l’Etat est toujours debout avec tous ses appareils de domination et de répression,
des formes destinées à suppléer les carences de certaines structures
permettant au système de se survivre malgré le chaos économique, dont la
solution pourrait signifier la pérennisation de la misère actuelle et de la
restructuration imposée par la force, au besoin par le bain de sang promis par
le président Duhalde, des classes exploitées.
Une
autre issue est caressée par les anges gardiens américains, dans la plus pure
tradition de la confiance accordée aux classes moyennes pour garantir l’ordre
social, à la chilienne pourrait-on dire. Un haut dirigeant du Centre for
Strategic and International Studies, à Washington, a déclaré le 5 février
que ce qui se passait en Argentine n’était pas une crise totale de la société,
ajoutant que « si le gouvernement n’est pas capable de faire face au chaos,
la classe moyenne exigera une intervention militaire... Vous pourrez alors voir
une militarisation de la police et des fonctions de base de la sécurité «. Ce
sur quoi insiste plus clairement un commentateur britannique : « […] La seule
chose qui reste est l’intervention militaire... Ils [les militaires] ne vont
pas rester constamment à la maison pour contempler tout ce qui se passe à la télévision... »
A l’appui de cette vision politique, on peut se référer à des manoeuvres
militaires qui se sont déroulées en septembre 2001 à l’extrême nord de
l’Argentine, dans la province de Salta, où plusieurs milliers de militaires
américains, argentins et d’autres pays d’Amérique latine se sont retrouvés
autour de l’élaboration d’une stratégie visant à contrer toute action de
déstabilisation d’un des pays concernés. On peut aussi voir dans la libération,
le 2 février 2002, du tortionnaire Astiz, dont l’extradition vers l’Europe
est ainsi refusée, un signe clair à l’adresse de la caste militaire, pour un
soutien éventuel au cas où le mouvement actuel des assemblées et des piqueteros
prendrait un tour plus radical.
Il
est certain qu’aussi bien les piqueteros
que les assemblées sont des organismes de double pouvoir (à leur insu,
pourrait-on dire), les dirigeants politiques étant beaucoup plus conscients de
cette réalité qui les prive pour le moment de toute possibilité de
manipulation (ce n’est pas qu’ils n’essaient pas : une tentative en décembre,
parmi d’autres, de dresser les classes moyennes contre les piqueteros
en créant une panique du pillage des quartiers aisés par les pauvres est là
pour le prouver). L’alliance, la convergence ou toute autre forme tactique
entre les piqueteros, le mouvement
prolétarien le plus radical, et les « assemblées populaires « issues des
classes moyennes A déclassées ou menacées de déclassement A peut être vue
comme une sorte d’alliance contre nature émasculant toute la radicalité du
courant prolétarien. Mais cette alliance peut aussi être vue comme un risque
de dépassement qui menacerait le système social tout entier vers ce qui
pourrait alors appara”tre comme une révolution A ce qui n’est pas le cas présentement.
Précisément, c’est cette situation qui peut basculer dans un sens ou dans
l’autre qui autorise les uns à voir une perspective révolutionnaire, les
autres à voir une possibilité pour le pouvoir de rompre aisément le front uni
qui semblerait s’esquisser, d’autres enfin à penser que ce front uni, de
toute façon, marquerait une orientation réformiste imposée par la vision
politique et sociale des classes moyennes.
Tout
est possible dans la situation présente de l’Argentine, où tout semble engagé
dans une impasse tant économique que sociale, porteuse soit d’un
pourrissement soit d’affrontements violents. De toutes manières, ce sont les
forces du capital international qui régleront la sortie de l’impasse, sauf un
improbable embrasement général de l’Amérique latine.
Le
troc
Une
des questions importantes que l’on peut se poser dans des situations économiques-comme
celle de la Russie hier ou celle de l’Argentine aujourd’hui, serait :
Comment la plupart des habitants peuvent-ils survivre avec une inflation
incroyable (elle atteignit en Argentine jusqu’à 5 000 %), et/ou un taux de chômage
très élevé depuis des années (qui, pour l’Argentine, atteint
officiellement 20 % de la population active mais touche, dans certaines
banlieues ou provinces reculées, plus de 60 %, c’est-à-dire la quasi-totalité
de la population) et/ou des retards importants et récurrents dans la paiement
des salaires ou des retraites ?
On
peut penser d’abord à la débrouille individuelle par le travail au noir, ou
le marché noir, ou le vol, ou, quand on peut, l’exploitation des relations
familiales ou du lopin de terre. L’évocation des cinq années de pénurie de
la dernière guerre en France, valable seulement pour les vieux, peut donner ici
une des clés de cette question de la survie. Ces solutions individuelles
s’imposent dans les périodes de pénurie lorsqu’il n’existe guère de
solutions de défense sociale collective.
Nous
ignorons si ce stade de la débrouille individuelle a été dépassé dans la
Russie post-soviétique, mais dans l’Argentine d’aujourd’hui une réponse
collective semble se faire jour, hors ou contre les circuits organisés de l’économie
capitaliste garantis par l’Etat. Il nous semble que l’on ne peut ignorer les
caractères de ces actions collectives dans ce domaine, même si on doit le
faire avec toutes les considérations critiques possibles.
D’un
côté, et nous en parlons séparément à propos de l’action des piqueteros,
organisations actives de chômeurs, un premier stade collectif est la récupération
à grande échelle de la marchandise par des pressions diverses plus ou moins
radicales en vue de se faire attribuer des « dons « de vivres en nature (colis
gratuits de l’Etat, des collectivités, des supermarchés ou des commerçants),
la forme d’action collective garantissant son efficacité et assurant, dans un
certain rapport de forces, une moindre exposition à la répression judiciaire.
Cette récupération sous forme de racket s’est convertie, là où elle se révélait
inefficace, en récupération par le pillage, c’est-à-dire par le « vol
organisé en compagnie « pour reprendre la terminologie de l’Etat main armée
du capital. Volontarisme contraint ou pas, chantage et pillage ne pouvaient être
efficaces que dans des actions de commandos, surprise et rapidité étant des éléments
essentiels dans l’art de déjouer une répression qui pouvait d’autant plus
difficilement s’exercer que l’action était inévitablement amplifiée par
un apport de « clients « profitant de l’aubaine.
Nous
ne connaissons de ces « red de trueque « (« réseaux de troc ») que
leur dimension et certains de leurs caractères, points que nous examinerons
ci-dessous. Nous ne savons pas vraiment comment ils se sont formés (voir page
41) et, surtout, comment ils se sont propagés, comment ils sont gérés et
quelles sortes de relations se sont tissées entre les participants. Mais un
aspect essentiel tient aux caractères de l’échange A marchandise contre
marchandise A, ce terme de marchandise désignant, comme dans la société
capitaliste, non seulement des biens matériels mais n’importe quoi ayant une
valeur d’échange et une valeur d’usage. Là aussi, cet échange peut se
faire à une échelle individuelle ou à une échelle collective, sous la forme
d’un échange immédiat « marchand « ou par solidarité (l’échange
pouvant être différé par la pratique du « coup de main « rendu à plus ou
moins longue échéance). (Il peut être d’ailleurs difficile de tracer la
frontière entre ce qu’on pourrait appeler l’échange de voisinage et une
formalisation à plus ou moins grande échelle). Dans tous les cas, mais plus
impérativement dans cette formalisation, la question centrale reste celle de la
fixation de la valeur, de l’équivalence entre les deux valeurs échangées.
Cette équivalence peut s’établir en temps (de travail) ou en référence aux
valeurs des marchandises échangées sur le marché capitaliste, ce qui
introduit alors d’autres questions.
En
Argentine, toutes les vicissitudes et misères frappant les travailleurs depuis
longtemps ont favorisé la naissance de cette vaste organisation de troc, dont
la dimension a pris avec les années une telle échelle qu’on peut la regarder
sous l’angle d’une sorte de réorganisation parallèle spontanée de l’économie
hors des circuits capitalistes de production et de distribution A même si elle
se développe dans un système capitaliste, en partie à partir de marchandises
anciennes ou récentes produites par ce système (achetées ou « récupérées
«).
Avant
d’examiner en quoi consiste ce circuit de troc, on doit faire quelques
observations qui peuvent conduire à émettre quelques réserves :
-
certains ne manqueront pas de rapprocher du développement des Systèmes d’échanges
locaux (SEL) ou autres organisations de troc similaires, et de voir dans ce développement
argentin la justesse et le potentiel des expériences européennes. Il ne fait
pas de doute qu’à l’origine ce sont des idéologues du troc qui ont mis en
place quelques expériences pratiques. Pour autant, la différence est grande :
ceux qui animent et utilisent en Europe ces circuits de troc le font plus par idéologie
que par nécessité. Les red de trueque argentins ont grandi par la nécessité
de la survie.
-
Ceux qui ont lancé et utilisent le plus ce réseau de troc doivent avoir
quelque chose à échanger pour sa valeur d’usage. En majorité, ce sont des
membres des classes moyennes ou ex-classes moyennes. Il y a fort à parier que
le clivage entre les piqueteros et
les participants des réseaux de troc recoupe la division entre le prolétariat
(ou tout au moins la couche la plus pauvre et la moins qualifiée du prolétariat,
qui n’a rien d’autre à échanger que sa force de travail brute, marchandise
très abondante sur ce marché) et ceux, proches des classes moyennes ou leur
appartenant, qui ont (soit par leurs possessions antérieures, soit par leur
expertise ou qualification) quelque chose à échanger. Si l’on voit les
moyens d’actions des piqueteros et
la « reprise « directe des marchandises d’une part, et, d’autre part, la
mise en place des circuits d’échanges, on peut observer que le choix des
moyens de survie est déterminé par l’appartenance à une couche sociale :
A
cette appartenance de classe définit d’un côté une forme revendicative
d’action directe qui devient rapidement, pour être plus efficace, une forme
plus radicale de récupération, une sorte d’attaque frontale contre la
marchandise. Mais les prélèvements des piqueteros,
volontaires ou contraints, les attributions de colis gratuits ne dépassent pas
une simple répartition différente de la plus-value. Il ne s’agit nullement
d’une transformation radicale du système mettant en cause l’extraction de
cette plus-value par l’exploitation du travail ;
A
elle définit d’un autre côté une innovation court-circuitant le circuit
capitaliste de la marchandise mais pouvant apparaître comme une adaptation aux
carences de ce système.
La
question que l’on peut se poser, eu égard à ces observations, c’est ce que
signifient en termes de transformation fondamentale de la société ces
organisations de survie.
-
Dans un cas comme dans l’autre (tout comme l’organisation et le caractère
des manifestations et protestations), aucun pas ne semble avoir été fait dans
le domaine de la production. Les quelques expériences de coopératives ou
d’autogestion restent sporadiques et elles ont pu s’insérer dans ces
mouvements ; tout comme quelques tentatives individuelles de production
d’objets de consommation en vue de l’échange par le canal des red de
trueque, ces tentatives sont trop limitées pour figurer autre chose précisément
que des exceptions. A notre connaissance, il n’y a actuellement en Argentine,
mis à part quelques grèves dans des entreprises bien définies ou les grandes
messes syndicales, aucun mouvement d’occupation d’usine pour des
revendications spécifiques aux travailleurs, encore moins de tentatives
d’autogestion ou de formation de conseils ou autres organisation autonomes. Il
est certain que dans la mesure où près de 50 % de la force de travail est
inutilisée et où les entreprises ne tournent qu’à 50 % de leur capacité, où
les services et fonctionnaires et autres agents des collectivités locales ou
provinciales tiennent une place démesurée, une action proprement ouvrière
pourrait paraître mineure. De plus, il est difficile, faute d’informations,
de dire quelle participation ouvrière directe soutient les piqueteros
ou les assemblées de quartiers.
Ces
remarques faites - et elles sont loin d’être négligeables ou secondaires -,
on ne peut que souligner l’importance que ces red de trueque ont pris, tant
dans la marginalisation des structures traditionnelles de l’économie
capitaliste que dans le système de relations sociales, toutes choses qui ont
joué certainement un rôle important dans le cours des événements.
Les
red de trueque seraient nés au cours de l’année 1995 de l’action effective
d’une vingtaine de personnes, plus préoccupées d’idéologie et d’écologie
que des problèmes du capitalisme argentin, ; elles ont fondé des « clubs «
d’échanges, à l’imitation des SEL européens. Mais la formule
correspondait à un tel besoin, dans la descente aux enfers de l’économie
argentine, qu’elle s’est répandue en quelques années à l’ensemble du
pays, pour former un réseau national, avec des boutiques et des marchés réguliers,
à date fixe ; elle a même conduit à émettre une monnaie spécifique, le
credito A une sorte de bon d’échange portant cette valeur fictive. Chaque adhérent
remplit une fiche sur laquelle il mentionne son offre et sa demande : tout peut
être proposé et échangé. Outre des marchés réguliers avec présence
physique, un marché réel mais virtuel s’est développé sur Internet.
On
compterait ainsi en Argentine plus d’un millier de ces clubs regroupant
jusqu’à 2 millions de participants « échangistes «. Il y aurait ainsi en
circulation l’équivalent de près de 7 millions de dollars américains de
creditos (environ 8 millions d’euros) et, en 2000, des produits d’une valeur
comprise entre 600 et 800 millions de dollars américains auraient été ainsi
échangés (entre 700 et 900 millions d’euros). C’est peu si l’on considère
la dette ou le PIB argentins. Le réseau de troc se serait même répandu dans
les pays voisins et, ces derniers mois, aurait fait un bond de 80 %, à la démesure
de la faillite du pays. Mais le plus inquiétant pour le devenir de ce réseau,
c’est que différentes collectivités, municipales et provinciales, ont
d’une certaine façon reconnu ce mode de répartition des marchandises,
admettant même le credito comme monnaie « légale «. Il est bien évident que
l’extension du réseau a rendu sa formalisation nécessaire, d’où tout un
ensemble de problèmes d’organisation au-delà du bénévolat, de financement,
de prêts, etc. A questions sur lesquelles on ne possède que peu d’éléments.
Cette
forme d’activité communautaire n’est d’ailleurs pas la seule, sans
qu’on puisse préciser si des coordinations se sont créées entre des activités
similaires mais qui pourraient paraître rivales. Un « red solidaria » («
réseau solidaire ») serait plus orienté vers la solution de problèmes
sociaux ; il aurait 18 représentations dans le pays et oeuvrerait plus dans le
domaine des soins, notamment tentant de résoudre les carences dans
l’approvisionnement des médicaments. Les assemblées de quartier tout comme
les associations de chômeurs regroupant les piqueteros
auraient aussi développé des organisiations communautaires : jardins
d’enfants, cantines. Mais là aussi peu d’éléments ont franchi
l’Atlantique.
Il
reste une question à laquelle il est tout aussi difficile de répondre : quelle
est l’incidence de toutes ces formes d’activités communautaires sur les
mouvements de protestations divers (piqueteros,
assemblées de quartiers, manifestations, vindicte des politiciens, etc..). Il y
a sans doute une interconnexion étroite dans laquelle cause et conséquence
interfèrent. On doit pourtant pouvoir affirmer, sans trop grand risque
d’erreur, que, quelle que soit son origine et quel que soit son caractère, la
réponse à des situations de pénurie et à des évidences de faillite d’un
système et des politiciens qui y ont conduit créée, en raison de la dimension
de cette crise et de son élargissement à différentes couches ou classes de la
population, présentement une solidarité et une communauté d’action dans des
domaines fort divers, mais dont on ne peut prévoir l’évolution.
Pratique
et organisation globale dans la lutte de classe
La
description et les analyses des différentes tendances dans les luttes et
organisations tendant à faire face au chaos économique et social font
ressortir tout un ensemble de particularismes étroitement liés aux origines
sociales de ceux qui les impulsent : les chômeurs ex-travailleurs avec
l’organisation et l’action directe des piqueteros,
les (ex-) classes moyennes avec leurs assemblées ou l’utilisation croissante
du troc. Leurs seuls points commun lors de l’explosion de décembre 2001, en dépit
de ces origines sociales fortement différenciées, sont d’une part dans la réponse
de base aux difficultés de la vie quotidienne AÊla survie A, d’autre part
dans la rupture avec toute l’organisation « légale « de la société
capitaliste, voire avec les règles mêmes de cette légalité. Au-delà de ces
similitudes, les divergences pouvaient paraître importantes : les piqueteros
A en principe chômeurs A, d’abord constitués, de manière quasi spontanée,
en groupes de pression d’action directe « pour le pain et l’emploi »
vont, tout en maintenant cette organisation, évoluer vers le radicalisme de la
récupération et de l’expropriation ; les assemblées venant pour une part
des classes moyennes, au départ groupes de pression pour la garantie des
salaires et de l’accès aux comptes bancaires, vont elles aussi aller vers
l’action directe ; le troc venant également des mêmes milieux, va se
transformer en une organisation économique parallèle (ce qu’est aussi le
travail au noir des piqueteros chômeurs).
La
répression brutale, sanglante, de l’assaut frontal des 19 et 20 décembre a
quelque peu modifié la nature de l’affrontement direct avec le pouvoir. Au
moment où nous écrivons ces lignes, cela fait plus de cinq mois que le même
type de manifestations et d’actions directes se répètent, paralysant le
pouvoir politique coincé entre les conditions drastiques du FMI, le soutien
contesté des structures provinciales aux mains de caciques locaux et la menace
d’une explosion sociale et d’un nouvel assaut frontal.
Toute
statique que cette situation puisse paraître, on peut percevoir les grandes
lignes d’une évolution. Si le pouvoir ne s’est pas consolidé (ni
internationalement ni à l’intérieur) et peut même paraître affaibli par
des conflits internes (qui reflètent à coup sûr les liens de certaines
fractions avec des secteurs capitalistes nationaux et/ou étrangers), il est
certain qu’en réponse à ces contestations permanentes potentiellement
explosives et sapant les bases mêmes du système, des barrières répressives
ont été mises en place :
u
les « récupérations « ont été rendues plus difficiles par des aménagements
pour la protection des lieux visés (bâtiments officiels, banques, supermarchés,
boutiques), les transformant en véritables forteresses protégées par la
police, l’armée ou des milices privées, voire par les commerçants eux-mêmes
armés jusqu’aux dents. Encore récemment, des arrestations ou des blessés
par balles montrent que le régime peut, si les circonstances le permettent,
limiter les assauts contre « l’ordre public « ;
u
ceci peut expliquer que l’accent soit de nouveau mis sur les barrages routiers
(qui n’avaient pas cessé) alors que les attaques de récupération sont
devenues plus difficiles. Mais là aussi le rapport de forces peut se modifier
brusquement. Alors que Duhalde « promet « à un des « leaders » piqueteros
l’octroi d’une indemnité de 40 dollars mensuels (44 euros) aux chômeurs,
un appel est lancé par l’organisation nationale des piqueteros
pour « un blocage permanent illimité des route ». En même temps,
l’action directe s’étend, par des blocages aux sièges des sociétés pétrolières
et d’électricité pour obtenir un « tarif social ». Parallèlement on
voit se multiplier dans les provinces les occupations de bâtiments publics par
les chômeurs et les travailleurs aux salaires impayés ;
-
si elles sont plus rares, les pratiques de récupération semblent s’être élargies
en de véritables sièges des supermarchés, associant tout un voisinage,
plusieurs milliers de manifestants exigeant une distribution de nourriture et la
baisse des prix ;
-
les assemblées de quartier et les assemblées centrales peuvent montrer aussi
une certaine lassitude, qui s’exprimerait dans une plus faible participation,
mais on voit en même temps une transformation dans des actions plus vastes, en
association avec d’autres secteurs en lutte. Par exemple, lors de la venue de
la délégation du FMI, les accès routiers de Buenos Aires sont bloqués et les
hôtels où résident ses membres sont assiégés : lors de la discussion au
Parlement des 14 points du FMI, non seulement le Parlement est assiégé (protégé
cette fois par les militaires, la police étant peut être moins sûre), mais
les routes menant à Buenos Aires sont barrées et des émeutes éclatent dans
différentes villes de province (Jujuy, San Juan, Rosario...). « Qu’ils
s’en aillent tous « redevient le slogan des intervenants ;
-
il semble se développer, au niveau des quartiers, une coordination entre les
différents mouvements pour des actions de survie, non seulement vers les
supermarchés mais aussi vers les hôpitaux par exemple, ou vers les
commissariats pour obtenir la libération des manifestants arrêtés.
Il
est difficile de dire s’il s’agit d’un mouvement de base qui s’élargit
et s’approfondit, passant par une prise en charge sociale à travers
l’administration directe de la survie. Mais on ne peut s’empêcher de
corroborer ces faits à d’autres, qui paraissent isolés, mais dont on ne sait
pas, à cause des carences de la médiatisation, s’ils le restent vraiment, ni
quelle est leur répercussion dans le prolétariat ; ces faits concernent cette
fois les lieux mêmes de l’exploitation, les entreprises.
Sans
doute, des grèves ou actions directes ont eu ou ont lieu pour le paiement des
salaires arriérés ; ce n’est pas nouveau, mais ces mouvements ne concernent
guère que les employés des provinces en surnombre (souvent d’ailleurs des
anciens ouvriers des industries liquidées lors des privatisations) ou, plus récemment,
des enseignants de R’o Black.
Plus
significatives sont des actions dans les chemins de fer, dont on sait peu de
choses sinon qu’elles suivent la suppression de 500 services et la suspension
de 4 000 emplois, et différentes « petites « grèves autour des fermetures
d’usines.
Trois
de ces dernières grèves semblent non pas servir d’exemple mais prendre
apparemment une valeur symbolique dans le contexte actuel de l’Argentine :
-
à Neuquén (dans le sud), la grève avec occupation d’une usine de céramique
existait déjà en décembre mais elle semble avoir polarisé la résistance
dans la région ;
-
à Matanza, dans la banlieue de Buenos Aires, la boulangerie industrielle
Panificadora, fermée, a été occupée par les travailleurs avec le soutien de
tout le quartier et remise en activité pour la fourniture de pain à prix réduit
aux habitants, dont les piqueteros
assurent la protection contre une intervention policière ;
-
à Buenos Aires, depuis le 18 décembre, l’usine de confection Brukman, déclarée
en faillite et fermée, a été occupée par les 54 travailleurs. Virés par les
flics, ils l’ont réoccupée avec le soutien de la population du quartier et
l’ont remise en activité, toujours sous cette protection. La déclaration
d’une ouvrière para”t donner le sens de cette reprise d’activité : «
Nous ne pensons pas faire une coopérative, parce que nous ne voulons pas être
les nouveaux monstres de l’économie... On devrait [alors] se soumettre à 11
personnes qui donneraient des ordres à tous les autres... » ;
-
dans les provinces notamment, il semble qu’il y ait des réactions directes
contre les bureaucraties syndicales lors de manifestations à Neuquén, Quilmes,
Jumps, etc.
Peut-on
voir dans ces manifestations qui touchent aux rapports de production un signe
d’une sorte de fusion des luttes dans différents domaines, dans un mouvement
émanant de comités de base et de groupes politiques ultra-gauche ?
L’appel
à la constitution d’un « pôle ouvrier » et à la convocation
d’assemblées générales « pour en finir avec les bureaucraties syndicales
et le gouvernement capitaliste » (sur la base d’un délégué élu pour
20 participants) est-il représentatif d’un tel courant d’unification ? Il
est bien difficile de le dire au stade actuel, mais le fait que ces noyaux le
lancent dans la situation que nous venons de décrire peut signifier que cette
unification A quelles que soient ses voies de concrétisation A est dans les
esprits comme une nécessité de la lutte de classe à ce stade. Il reste bien
évident aussi que, du côté du pouvoir et de ses auxiliaires, tous les efforts
seront faits pour endiguer ou pour contrôler ce mouvement d’unification, et
il est fort possible que cet appel soit une de ces tentatives de contrôle.
La
dette latino-américaine, reflet de la crise financière internationale
Avant
d’aborder la « crise de l’Argentin », crise qui est bien plus celle
du capital mondial que de l’Argentine en elle-même, nous allons faire un bref
résumé de la situation dans la zone latino-américaine (Mexique compris).
C’est à partir de 1982, date de la « crise mexicaine «, que les pays
latino-américains gorgés d’emprunt internationaux entrent globalement dans
la récession (1). Pendant des années, les gouvernements de cette zone ont
confondu accumulation de dettes avec accumulation de capital. Rapidement, ces
gouvernements (dictatoriaux ou démocratiques) vont buter sur un dilemme : il
n’est plus possible d’accroître le revenu disponible au moyen de
l’endettement, les banques attendant l’arme au pied le remboursement des intérêts.
Les Etats de ces pays sont donc sommés de procéder rapidement à des coupes
claires dans les dépenses nationales, pour dégager les fonds nécessaires aux
remboursements, selon la formule adoptée à l’époque « prêts forcés-remboursement
contraint ».
Tous
les Etats et gouvernements vont donc procéder à la grande ponction «
citoyenne ». Cinq ans après la crise mexicaine, le montant des
remboursements des pays latino-américains est impressionnant, une fraction
importante des intérêts dus est remboursée. La récession de 1982-1983 et la
forte dévaluation (20 % en terme réel entre 1981 et 1985) en a été le prix
à payer par les prolétaires. Ces mesures furent doublées d’une
hyperinflation, notamment pour l’Argentine (2 000 %) et la Bolivie (30 000 %)
au milieu de l’année 1985.
Suite
à cette crise, les banques ne vont plus consentir aux pays d’Amérique latine
que les crédits nécessaires au maintien des flux de remboursement des intérêts
dus. La méfiance règne, et les marchés dès lors considèrent que les pays
endettés ne pourront plus rembourser la totalité de la dette. Les banques en
arrivent à considérer (1987) qu’il faut abandonner l’idée que « Les
nations ne faisant pas faillite, les banques n’ont pas à se protéger contre
les pertes « (2). Le Brésil suspend en février 1987 le paiement des intérêts
dus sur 68 milliards de prêts privés étrangers.
A
partir de 1987, les banques commencent à provisionner pour créances douteuses,
tout en considérant que les pays latino-américains entrent dans une récession
profonde et durable et qu’il n’est déjà plus possible d’appliquer la
formule de 1982 « prêts forcés-remboursement contraint « sans déclencher
des risques politiques graves.
C’est
alors qu’est mis en place le plan Brady, qui consiste à utiliser les
ressources du FMI et de la Banque mondiale, tout en proposant aux débiteurs de
racheter leur dette avec une décote qui tienne compte de celles pratiquées sur
le marché secondaire. Ou d’échanger leur dette contre de nouvelles
obligations avec des taux d’intérêts plus faibles. L’Argentine va utiliser
ce plan en 1992. Ce qui n’empêchera pas (en 1993) la faillite des banques
argentines : Banco Extrader, Banco Bases et Banco Multicrédito suite à la
crise du peso. Au Brésil: la Banco Económico de Bahia est en faillite
technique. Les principales banques privées du Brésil ont mis en place un plan
de 800 millions de réaux pour garantir les dépôts de cette banque.
En
1994-1995, nouvelle crise mexicaine. Un vent de panique va secouer les marchés
financiers. Cette crise est d’autant plus importante, déclare Michel
Camdessus, directeur général du FMI, qu’elle est la « première crise
d’envergure dans le nouveau monde des marchés financiers globalisés «. A la
mi-décembre 1994, le peso était dévalué de 40 %.
L’Amérique
latine se trouve aujourd’hui dans la situation « du chapeau de Balzac « ; il
n’est plus possible sans risque d’extension des émeutes de pressurer
davantage les prolétaires (salariés, chômeurs, sans-emploi, et agriculteurs).
Les banques vont donc organiser un marché secondaire de liquidation des dettes
et solder leurs créances sur le tiers monde ». Les rats quittent le
navire.
En
2001-2002, la croissance de tous les grands pays latino-américains est révisée
à la baisse (3) ; quant à l’Argentine, elle est déclarée en « faillite «.
Il en résulte la situation suivante : la défiance des capitaux privés vers
l’Amérique latine et l’augmentation de leur coût constituent un facteur de
déstabilisation financière de la zone, déstabilisation déjà en cours en
Argentine (restructuration de la dette publique) et au Venezuela (risques
d’arriérés externes). La croissance des exportations en dollars de la zone
était de 22 % en 2000 ; elle chute à 1% en 2001. De nouveau le besoin
d’endettement s’accro”t, d’autant plus que les investissements directs
(IDE) se ralentissent et que le déficit courant se creuse.
Le
Chili et le Mexique restent stables ; le peso mexicain s’est même réapprécié.
Ces deux pays comptent sur « une reprise américaine et mondiale « pour ne pas
basculer dans la récession. Les pays andins et ceux d’Amérique centrale
peuvent être distingués de ceux du Mercosur (4). Les premiers sont moins sous
les griffes de la financiarisation que les seconds, donc plus indépendants de
la finance mondiale ; ils subissent surtout les effets de la baisse du prix des
matières premières (Pérou, Colombie, Venezuela). Les seconds se trouvent
entra”nés dans la tourmente de l’endettement : l’Argentine a les deux
genoux à terre ; quant au Brésil, sa base économique s’est détériorée
depuis l’hiver 2000-2001, et le FMI le soutient de plus en plus comme la corde
soutient le pendu.
L’Argentine
et le contexte international
La
situation catastrophique de l’Argentine n’est pas un cas isolé, mais la résultante
d’une dévalorisation financière internationale dont les premiers coups de
boutoir ont commencé en 1982 (crise mexicaine), suivis en 1985 de
l’effondrement des caisses d’épargnes américaines : 500 milliards de
dollars de perte (presque la moitié de la dette du tiers- monde). Deux ans après
c’est le krach historique de 1987 (2 000 milliards de dollars partent en fumée).
Depuis, les dévalorisations financières se sont succédé les unes après les
autres comme jamais auparavant dans l’histoire du capitalisme..
En
somme la dépréciation du capital-argent est un puissant moyen de
centralisation de la richesse financière, et un moyen pour purger le système
financier de son capital fictif. Il suffit de prendre pour exemple la Citicorp,
première holding bancaire américaine. Celle-ci décide, en mai 1987, de
provisionner 3 milliards de dollars sur les créances qu’elle détient sur le
tiers-monde. Cette décision va mettre tout de suite à mal les banques, qui
n’ont pas la capacité financière de provisionner à cette hauteur leurs créances
douteuses. Sont dans ce cas par exemple la Bank of America ou Manufactures
Hanover aux Etats-Unis.
Cependant
nous verrons que les dépréciations financières sont le plus souvent
l’expression d’une incapacité du capital productif à réaliser la
plus-value qui lui permettra d’obtenir son profit après l’intérêt qu’il
doit à son créancier prêteur. La crise asiatique a parfaitement révélé ce
double mouvement de dépréciation du capital (capital-argent et capital fixe).
Les
crises actuelles, comme nous pouvons l’observer, sont principalement boursières
et monétaires et explosent comme la résultante de spéculations « exagérées
«. Cela tient au fait qu’il faut faire une distinction entre l’époque
marchande et industrielle, où les crises se manifestaient en général comme
surproduction de marchandises, alors que sous l’hégémonie du capitalisme
financier, le « pivot « des crises est alors « le capital-argent, et leur sphère
immédiate est aussi celle de ce capital, la Banque, la Bourse et la Finance «
(Le Capital, éd. Moscou,
t. I, p. 140).
Si
la crise mexicaine de 1994 est restée dans l’ensemble circonscrite à la sphère
financière et donc n’a que très peu touché l’économie réelle (5), le
peso était dévalué de 40 % et la huitième banque du Mexique entrait en
insolvabilité technique. La crise asiatique (1997-1998) par contre va sortir de
la sphère financière et se déployer sur l’ensemble de l’appareil
productif. L’économie réelle de toute la zone asiatique est dans le marasme,
le FMI exige le démantèlement des conglomérats (chaebols) de la Corée du
Sud. En fait, les Etats-Unis et l’Union européenne viennent d’éliminer un
concurrent redoutable, dont ils ont pillé l’industrie en reprenant les
entreprises à bas prix, d’autant plus facilement que la monnaie nationale était
dévaluée. Contrairement au Mexique qui, dès 1995, reprenait ses exportations
(+ 35% en volume et + 30% en dollars), l’Asie continuera de connaître une
crise latente.
La
crise russe de 1998 ne peut être détachée de celle de l’URSS et de la révision
semi-pacifique des accords de Yalta. La Russie comptait rapidement privatiser
ses entreprises publiques, en les cédant aux financiers internationaux, pour
rembourser ses dettes et retrouver plus d’indépendance. Elle comptait sur les
investissements directs de l’Occident pour sortir du marasme économique.. La
privatisation avortée de la compagnie pétrolière Rosneft provoqua une plongée
de la Bourse de 40 %. La crise étant ici limitée à la sphère financière, la
brèche a été colmatée par le FMI. La crise actuelle de l’Argentine est un
véritable laboratoire des contradictions du capitalisme que nous allons
analyser plus en détail maintenant.
Le
rôle particulier de l’Etat dans l’endettement
«
Si les démocrates exigent la régulation de la dette publique, les ouvriers
doivent exiger la banqueroute de l’Etat. » (Karl Marx, 1re Adresse du
Comité de la Ligue des communistes, 1850.)
Ce
qui domine dans la crise financière (monétaire et économique) de
l’Argentine, c’est le rôle central de l’Etat dans cette crise ; c’est
l’endettement de l’Etat qui a entra”né le pays vers la faillite. C’est
la dette publique qui est devenue l’arme la plus acérée pour paupériser un
pays entier et le mener à la ruine. Comment donc ne pas s’interroger, sur le
sort du monde entier, quant on sait que le capital fonctionne de plus en plus
sur la dette publique ?
«
Or ce capital fictif, écrit Tom Thomas dans L’Hégémonie du capital
financier et sa critique (éd. Albatroz), constitue l’élément essentiel de
la masse du capital financier mondial. Le stock des actifs financiers mondiaux
est en effet constitué à 30 % de titres publics (et pour encore 30% de titres
et monnaies, devises). Ce qui montre l’importance du rôle des Etats dans le
gonflement de la rémunération du capital fictif mondial. Ils lui assurent la
garantie des titres les plus sûrs, de placements très fluides, de rendements réguliers.
Ainsi, « les marchés des titres d’Etats sont devenus le compartiment le
plus actif du marché financier international... les opérations sur les titres
publics dépassent de beaucoup celles de tous les autres marchés financiers,
marché des changes excepté » (mais le marché des changes est lui-même
largement animé par les déficits publics). Selon le FMI lui-même, les marchés
des titres obligataires publics sont devenus l’ « épine dorsale »
des marchés obligataires internationaux.
L’Argentine
ou, plus exactement, son peuple, survivent depuis trois ans dans la récession ;
la politique délibérée d’endettement de l’Etat a mené le pays à la
faillite. Ce qui veut dire que non seulement l’Argentine est incapable de
rembourser sa dette (environ 147 000 millions de dollars fin 2000), capital
devenu fictif car consommé de manière improductive, mais pour lequel le peuple
argentin est contraint de payer les intérêt de la dette (11 millions de
dollars), soit 22% des dépenses publiques.
Entre
mars 1976, début de la dictature Videla, et l’année 2001, la dette du peuple
argentin a été multipliée par vingt (elle est passée de 8 000 millions de
dollars à 160 000 millions). Pas étonnant que la majorité du peuple
d’Argentine vive plus mal qu’il y a trente ans. Le peuple a remboursé
depuis 1976, 200 000 millions de dollars pour un endettement qui « a été mangé,
dépensé par l’Etat. Il n’existe plus... parce que jamais il n’avait été
destiné à être dépensé en tant que capital « (Karl Marx) (6).
Nous
verrons plus loin comment ce capital a été dépensé, mais pour le moment
essayons de cerner la longue évolution de ce pays vers sa crise totale. La
dictature argentine n’aurait pas été en mesure de maintenir son régime de
terreur au cours des années 1976-1980 sans le soutien actif des Etats-Unis ; la
dictature s’est donc placée d’entrée de jeu sous l’aile protectrice de
l’oncle Sam, et l’oncle Sam voyait d’un oeil bienveillant l’endettement
argentin comme le plus sûr moyen de contrôler ce pays, qui pendant des décennies
de péronisme avait réussi un certain décollage économique.
La
dictature Videla, qui a sur les mains le sang de 30 000 morts, n’avait pas le
choix ; elle devait collaborer avec les Etats-Unis ou disparaître. La
collaboration devait amener progressivement la dictature à renoncer complètement
à l’indépendance du pays. En avril 1991, la loi de convertibilité, qui établit
qu’un peso égale un dollar, allait avoir pour conséquence d’ôter au
gouvernement toute possibilité d’émettre de la monnaie. L’Argentine
devenait, pour se financer dépendante des capitaux étrangers, et la dictature,
une bourgeoisie compradore, agent direct du capital financier international.
Elle ne représente plus « les citoyens argentins « mais ses intérêts
propres comme nous allons le voir. La ruine du pays sera son propre
enrichissement ainsi que celui du capital financier.
Le
jugement du 13 juillet 2000
Le
gouvernement civil qui a succédé à la dictature a été contraint de mener
une enquête sur la question de l’endettement. Le jugement, rendu le 13
juillet 2000, n’a abouti à aucune condamnation (en raison de la
prescription). Seulement il a révélé une partie de l’entreprise
destructrice mise en place ; on apprenait ainsi :
A
que le FMI avait soutenu activement la dictature, notamment en lui fournissant
un de ses hauts fonctionnaires, le dénommé Dante Simone ;
A
que la Réserve fédérale de New York a servi d’aval auprès des banques privées
américaines afin que celles-ci prêtent de l’argent à la dictature, la Réserve
fédérale ayant servi directement d’intermédiaire dans une série d’opérations
de la Banque centrale argentine ;
A
que la dictature endettait le Trésor public et les entreprises publiques ; elle
permettait aux capitalistes argentins de placer à l’étranger des quantités
tout à fait considérables de capitaux. Entre 1978 et 1981, plus de 38 000
millions de dollars auraient quitté le pays de manière « excessive ou
injustifiée «. C’était notamment permis par le fait que chaque résident
argentin pouvait acquérir quotidiennement 20 000 dollars A qui pouvaient
ensuite être placés à l’étranger. Bref, l’Etat s’endettait tandis que
les capitalistes décapitalisaient allègrement : « Approximativement, 90 % des
ressources provenant de l’extérieur via l’endettement des entreprises (privées
et publiques) et du gouvernement étaient transférés à l’extérieur dans
des opérations financières spéculatives. « D’importantes sommes empruntées
aux banques privées aux Etats-Unis et en Europe occidentale étaient ensuite déposées
auprès de ces mêmes banques. Les entreprises publiques comme YPF ont été
mises systématiquement en difficulté (voir note 6).
Le
régime de transition « démocratique « qui a succédé à la dictature a
transformé la dette des entreprises privées en dette publique de manière
parfaitement illégale: cela signifie qu’il devrait être possible de modifier
cette décision. Parmi les entreprises privées dont la dette a été reprise
par l’Etat A cela signifie que l’Etat argentin endetté auprès de ces
banques a décidé d’assumer les dettes de celles-ci ; sans commentaire A,
vingt-six étaient des entreprises financières. Parmi elles figuraient de
nombreuses banques étrangères installées en Argentine : City Bank, First
National Bank of Boston, Deutsche Bank, Chase Manhattan Bank, Bank of America...
Un exemple précis de collusion entre Banque privée du Nord et dictature
argentine : entre juillet et novembre 1976, la Chase Manhattan Bank a reçu
mensuellement des dépôts de 22 millions de dollars (ces montants ont augmenté
par la suite) et les a rémunérés à environ 5,5 % ; pendant ce temps, au même
rythme, la Banque centrale argentine empruntait 30 millions de dollars à la même
banque des Etats-Unis, la Chase Manhattan Bank, à un taux de 8,75 %.
Les
conclusions du jugement sont accablantes pour la dictature, pour le régime qui
lui a succédé, pour le FMI, pour les créanciers privés... La sentence rendue
par le tribunal énonce clairement que « la dette extérieure de la nation
(...) a augmenté considérablement à partir de l’année 1976 par la mise en
oeuvre d’une politique économique simple et agressive qui mit le pays à
genoux lors de l’utilisation de diverses méthode qui ont déjà été exploitées
et ont entre autres bénéficié aux entreprises et au commerce privé, national
et étranger au détriment des sociétés et entreprises d’Etat A qu’une
politique orientée appauvrit jour par jour, ce qui se répercuta dans leur
valeur au moment où débuta leur privatisation «.
Le
jugement devrait servir de base à une action résolue pour le non-paiement de
la dette extérieure publique argentine et pour son annulation. Cette dette est
odieuse et illégitime. Les créanciers ne sont pas en droit de continuer à en
percevoir le service. Leurs créances sont nulles. Et comme les nouvelles dettes
acquises depuis 1982-1983 ont servi essentiellement à rembourser les anciennes,
elles sont elles-mêmes largement entachées d’illégitimité. L’Argentine
peut parfaitement s’appuyer sur le droit international pour fonder une décision
de non-paiement de sa dette extérieure.
Plusieurs
arguments juridiques peuvent être invoqués, parmi lesquels la notion de «
dette odieuse « (la dette argentine a été contractée par un régime
despotique coupable de crimes contre l’humanité, les créanciers ne pouvaient
pas ne pas le savoir), la force majeure (comme les autres pays endettés,
l’Argentine a été confrontée à un changement brutal de situation à cause
de la décision d’augmentation des taux d’intérêt, prise unilatéralement
par les Etats-Unis à partir de 1979) et l’état de nécessité (l’état des
finances de l’Argentine lui interdit de poursuivre le remboursement de la
dette car cela l’empêche de remplir ses obligations au regard des pactes
internationaux à l’égard de ses citoyens en terme de droits économiques et
sociaux). Depuis le jugement du 13 juillet 2000, les événements en cascade
vont révéler toute l’étendue et toute la pourriture du système de la dette
publique.
L’endettement
de l’Etat sous la dictature militaire
C’est
durant la période de la dictature militaire et violente du général Videla
(1976-1981) que l’Etat argentin et le FMI vont mettre en place une politique
d’endettement systématique. Ceci afin d’augmenter de manière fictive ses réserves
en devises étrangères comme l’avaient pratiqué au XIXe siècle l’Empire
ottoman et l’Egypte (voir le texte de Rosa Luxemburg sur la question, in
L’Accumulation du capital, t. II, et notre annexe page 72). Alors que
l’augmentation des réserves en devises auraient dû être le produit des échanges
de marchandises sur le marché mondial (réalisation de la plus-value),
l’accumulation de dettes était présentée comme accumulation de capital. Ces
réserves n’étaient ni gérées ni contrôlées par la Banque centrale, dont
le gouverneur était Domingo Cavallo (7).
Cette
politique d’endettement, politique naturelle du capital financier est toujours
présentée par les autorités, comme un moyen de soutenir une forte
augmentation des importations. Dans la réalité, et toute l’histoire de
l’endettement international en atteste, le rôle des emprunts internationaux
non seulement permet au vieux capital (travail passé capitalisé) d’élargir
son champ d’exploitation et d’accumulation, mais encore de provoquer la
ruine des économies naturelles pour y substituer l’économie marchande. La pénétration
du capital de prêt mène toujours au même résultat « accumulation de la
richesse à un pôle et pauvreté à l’autre «. Tel sera le plan économique
(8) que le ministre de l’économie, Martinez de Hoz, et le secrétaire
d’Etat à la Coordination et à la Programmation économiques, Guillermo
Walter Klein, vont mettre en place, avec les recommandations du FMI, à partir
du 2 avril 1976. Un long processus de destruction de l’appareil productif du
pays (9) va se mettre en action. On apprendra que la majorité des emprunts
(aussi bien en Argentine qu’au Venezuela) ne serviront en réalité qu’à
financer la fuite des capitaux. La majeure partie des prêts octroyés à la
dictature argentine, provenait des banques privées du Nord (10). Cette
politique d’endettement, va permettre à la dictature d’obtenir une
reconnaissance des milieux financiers internationaux, pour sa capacité au
maintien de l’ordre et au siphonage de la plus-value. En 1978 la coupe du
monde de football est organisée en Argentine.
L’après-dictature
et l’impunité
Le
régime post-dictatorial n’épurera ni l’armée ni la police. Au contraire,
les militaires engagés dans la répression sont restés en fonction et ont
obtenu l’impunité par les lois du « point final » et de « l’obéissance
due » décidées en 1986-1987. « Un scandale a éclaté parce que l’un
d’eux, le capitaine Astiz, a brisé pour la première fois la loi du silence
observée par les militaires : en 1982, un ami m’a demandé s’il y avait
bien eu des disparus. Je lui ai répondu : « Bien sûr, il y en a eu 6
500, voire plus, mais pas plus de 10 000. Tous ont été éliminés » (Le
Soir, 16 janvier 1998). La plupart des hauts fonctionnaires de l’appareil
d’Etat sont restés en place, certains même avec une promotion. Le
gouvernement dirigé par Alfonsin (1983-1989), constatant que la Banque centrale
argentine déclare ne pas avoir de registre de la dette extérieure publique, va
poursuivre la politique de ses prédécesseurs, avec une particularité :
c’est lui qui décide que l’Etat doit assumer l’ensemble de la dette tant
privé que publique. Confirmant ainsi la célèbre réflexion de Marx : « La
seule partie de la soi-disant richesse nationale qui entre réellement dans la
possession collective des peuples modernes, c’est leur dette publique. »
(Karl Marx, Le Capital, t. 1, éd.de Moscou, p. 721.)
Les
privatisations à marche forcée
Le
gouvernement Menem (1989-1999), qui a succédé à Alfons’n, a prétexté
l’endettement formidable des entreprises publiques pour justifier aux yeux de
l’opinion publique sa politique de privatisation généralisée entre 1990 et
1992. Cependant, cet endettement était le résultat de la politique
d’endettement imposée par le gouvernement. L’Etat, une fois de plus,
intervenait pour soutenir le capital financier :
«
C’est ainsi par exemple que la principale entreprise publique argentine,
l’entreprise pétrolière YPF (Yacimientos Petroliferos Fiscales), a été
forcée de s’endetter à l’extérieur alors qu’elle disposait de
ressources suffisantes pour soutenir son propre développement. Au moment du
coup militaire du 24 mars 1976, la dette externe d’YPF s’élevait à 372
millions de dollars. Sept années plus tard, à la fin de la dictature, cette
dette s’élevait à 6 000 millions de dollars. Son endettement a été
multiplié par seize en sept ans. Presque aucun montant emprunté en devises étrangères
n’est arrivé dans les caisses de l’entreprise, ils sont restés aux mains
des dictateurs. Sous la dictature, la productivité par travailleur d’YPF a
augmenté de 80 %. Le personnel total est passé de 47 000 à 34 000 agents. La
dictature, pour augmenter les recettes dans ses caisses, a diminué de moitié
l’argent ristourné à YPF sur la vente des combustibles au public. De plus,
YPF était obligé de faire raffiner une partie du pétrole qu’elle extrayait
par les multinationales privées Shell et Esso alors qu’elle aurait pu, vu sa
bonne situation financière au début de la dictature, se doter d’une capacité
de raffinage correspondant à ses besoins (complétant ses raffineries de La
Plata et de Luj‡n de Cuyo). En juin 1982, tout l’actif de la société était
représenté par l’endettement. « (O Globo, 8 avril 1997, Brésil.)
Outre
YPF (vendu à la multinationale pétrolière espagnole Repsol en 1999), la
compagnie aérienne Aerolineas Argentinas a été vendue à l’espagnole Iberia
moyennant en cash 130 millions de dollars, le reste étant constitué
d’annulations de créances de dettes. Les Boeing 707 qui équipaient sa flotte
ont été bradés pour 1 dollar symbolique (1,54 dollar exactement !). Iberia a
emprunté pour acheter l’entreprise et a fait porter la charge totale de
l’emprunt sur le dos de la nouvelle entité Aerolineas Argentinas qui, du
coup, s’est retrouvée endettée dès son origine. En 2001, Aerolineas
Argentinas, propriété d’Iberia, était au bord de la faillite par la faute
de ses propriétaires. La privatisation d’Aerolineas est exemplaire. En général,
les entreprises privatisées ont été cédées libérées de leur dette,
celles-ci ayant été reprises par l’Etat.
Reprise
des dettes capitalistes par l’Etat et endettement forcé des entreprises
publiques
En
2001, le gouvernement dit de centre gauche de la Rœa (1999- 2001) va, comme le
demande le FMI, imposer une austérité draconienne à la majorité du peuple.
Le cadeau suprême (reprise des dettes publique et privée) d’Alfonsin aux
capitalistes argentins (et étrangers) n’est pas remis en cause (11). Dès
lors, la dette de l’Etat s’est alourdie du fardeau de la dette des
entreprises privées, car il doit assumer leurs obligations à l’égard des créanciers.
Depuis, les capitalistes argentins ont maintenu cette politique d’évasion de
capitaux comme s’il s’agissait d’un sport national. Au point que si on
devait créer un championnat latino-américain d’évasion des capitaux, la
classe capitaliste argentine pourrait prétendre la gagner face à des
concurrents pourtant eux-mêmes très forts en la matière, les capitalistes brésiliens,
mexicains et vénézuéliens.
Par
contre, les dettes des entreprises publiques qui avaient elles aussi fortement
augmentées par décision de la dictature n’ont pas été annulées, sauf
quand il s’est agi de privatiser ces entreprises. Les gouvernants en place après
la chute de la dictature se sont servis du prétexte de l’endettement des
entreprises publiques pour les privatiser, tout en ayant soin de mettre leurs
dettes à la charge de l’Etat avant de les vendre.
«
Menem a confié à la banque américaine Merril Lynch l’expertise de la valeur
de YPF. Merril Lynch a délibérément réduit de 30 % les réserves pétrolières
disponibles afin de sous-estimer la valeur de YPF avant sa mise en vente. Une
fois la privatisation réalisée, la partie des réserves occultées est réapparue
dans les comptes. Les opérateurs financiers qui avaient acheté à bas prix les
actions de l’entreprise, ont pu alors engranger de formidables bénéfices grâce
à l’augmentation des cotations en bourse des actions YPF. Cette opération
permet en plus de vanter idéologiquement la supériorité du privé sur le
public.
Remarque
: la même banque américaine Merril Lynch a été chargée par le président brésilien
Fernando Enrique Cardoso de procéder en 1997 à l’évaluation de la
principale société publique brésilienne, Vale do Rio Doce (entreprise
d’extraction de minerais). Merrill Lynch a été accusée à l’époque par
de nombreux parlementaires brésiliens d’avoir sous-évalué de 75 % les réserves
en minerais de l’entreprise. « (O Globo, 8 avril 1997, Brésil).
(1)
Les ingrédients essentiels de la crise de la dette sont apparus entre 1979 et
1981. Les Etats-Unis et d’autres
pays de l’OCDE
ont relevé les taux d’intérêt,
ce qui a directement accru la dette
latino-américaine, en grande partie assortie
de taux variables. Attirés par des taux plus élevés ou craignant les risques
d’instabilité,
les Latino-Américains ont transféré leur argent à l’étranger
: l’argent
des nouveaux prêts est retourné à Miami. La fuite des capitaux a commencé
bien avant le véritable déclenchement de la crise (voir Ramsès 93).
(2)
Le président de l’époque
de la Citicorp : Walter Wriston.
(3) Il est caractéristique de voir que l’onde de choc de la crise asiatique et la récession américaine ont laminé les résultats économiques de l’Amérique latine sur la période 1998-2001. Le taux de croissance moyen des dix grands pays de la zone n’a atteint que 1,6 % l’an.
(4)
Marché commun du Sud (Mercosur, 1991) qui comprend : l’Argentine,
le Paraguay et l’Urugay.
La Bolivie est associée.
(5)
Ç Si la chute ou la montée des cours de ces titres n’a
pas de rapport avec le mouvement de la valeur du capital réel qu’ils
représentent, la richesse d’une
nation est aussi grande avant leur dépréciation ou la hausse de leur valeur qu’aprs.
È (Le Capital, t. III, éd. Moscou, p. 493). En effet, si le taux de croissance
avant et après la crise n’est
pas affecté, il n’en
résulte pas moins une baisse temporaire de la production pendant dette crise.
Si la crise n’avait
pas existé, la production aurait continué de croître.
(6)
Voir pages 54-55 les cas d’IPF
(entreprise publique pétrolière) et d’Aerol’neas
Argentinas.
(7)
Il faut remarquer que ce même Cavallo, dont le rôle fut si funeste à l’économie
argentine à la fin de la dictature (il fut président de la Banque Centrale
durant 54 jours à partir du 2 juillet 1982, en participant activement à l’étatisation
de la dette privée), a occupé à deux reprises le poste de ministre de l’économie
par la suite. Une première fois entre 1991 et 1996 pendant la présidence de
Menem, il a ancré la monnaie argentine au dollar et a développé un vaste
programme de privatisations.
(8)
Il faut relever l’accord
complet des autorités des Etats-Unis avec cette politique d’endettement.
Ils y ont vu dès le début le moyen de gagner en influence dans ce pays. Les maîtres
d’Oeuvre
argentins de la politique d’endettement
voulaient obtenir des prêts des banques privées ; le gouvernement exigeait des
entreprises publiques argentines qu’elles
s’endettent
auprès des banquiers privés internationaux.
(9)
Le cas de l’industrie
automobile est caractéristique. L’Argentine
fut un des premiers pays au monde à s’équiper
d’un
parc automobile important (années 1919-1930). Dans les années 1930 s’était
développée une industrie automobile de capital national avec ses propres modèles,
tels que Di Tella, qui peupla les routes argentines, ou l’entreprise
d’Etat
IME. En décembre 1958, le gouvernement de Frondizi officialisa l’installation
en Argentine de 20 firmes automobiles étrangères (américaines. et européennes)
et leur permit de rapatrier les profits. Ce fut l’achèvement
de l’industrie
automobile du pays.
(10)
En général, les sommes fabuleuses empruntées aux banquiers du Nord étaient
immédiatement replacées sous forme de dépôts auprès de ces mêmes banquiers
ou auprès de banques concurrentes. 83 % de ces réserves furent placées en
1979 dans des institutions bancaires situées en dehors du pays. Les réserves s’élevèrent
à 10 138 millions de dollars et les placements dans les banques extérieures,
à 8 410 (via les marchés financiers nord-américain et européen sur lesquels
sont émis les emprunts argentins, les capitalistes argentins achètent des
titres de la dette argentine avec l’argent
qu’ils
ont sorti du pays) et perçoivent une partie des remboursements. La même année,
la dette extérieure passait de
12
496 millions de dollars à 19 034 millions de dollars (Olmos, 1990, p. 171-172).
Dans tous les cas, l’intérêt
perçu pour les sommes déposées était inférieur à l’intérêt
dž pour les sommes empruntées.
(11)
Les entreprises privées argentines et les filiales argentines des
multinationales étrangères avaient également été encouragées à s’endetter
sous la dictature. La dette totale privée s’est
élevée à plus de 14 000 millions de dollars. Figurent parmi ces entreprises
endettées, les filiales argentines de sociétés multinationales : citons
Renault, Mercedes-Benz, Ford Motor, IBM, City Bank, First National Bank of
Boston, Chase Manhattan Bank, Bank of America, Deutsche Bank. L’Etat
argentin a remboursé les créanciers privés (c’est-à-dire
leur maison mère) de ces entreprises. Bref, le contribuable argentin rembourse
la dette contractée par les filiales des multinationales auprès de leurs
maisons mères ou des banquiers internationaux. On peut soupçonner les
multinationales d’avoir
créé une dette de leurs filiales argentines par simple jeu d’écriture.
Les pouvoirs publics argentins n’ont
aucun moyen de contrôle sur ces comptes.
Demain
d’autres Argentine
Ce
qui se passe en Argentine peut être le signe d’une crise générale du système
financier international. Du fait que la récession s’est mondialisée; des
pays entiers peuvent demain entrer en faillite. C’est le cas de la Turquie,
qui vient de négocier avec le FMI un emprunt de 10 milliards de dollars, du
Liban, du Brésil. La Thaïlande et les Philippines sont aussi dans le
collimateur de la récession. Le fonds de pension Calpers vient de retirer ses
investissements de Thaïlande, des Philippines et de Malaisie. Les risques
s’aggravant, nous avons vu comment dès 1987 la banque américaine Citicorp prévoyait
que des Etats ne seraient plus en mesure de garantir les créances des banques.
Le FMI lui-même fut un temps remis en question et, à la fin de 2001, on disait
que « la création d’un droit de la faillite applicable aux Etats dans
l’incapacité de rembourser leur dette apparaît plus que jamais d’actualité.
L’idée n’est pas neuve. Elle avait déjà fait florès du temps de la crise
asiatique, avant de sombrer à nouveau dans l’oubli. Qu’elle resurgisse avec
les difficultés argentines n’est pas une surprise. La grande nouveauté est
que l’idée est désormais poussée par le FMI « (La Tribune, 24 décembre
2001). Ce n’est pas la première fois que des pays entrent en faillite. Rosa
Luxemburg, dans son livre L’Accumulation du capital, parle longuement des conséquences
de l’emprunt international et montre comment se déploie le capital dans le
monde :
«
Entre 1870 et 1875, écrit-t-elle, les emprunts furent contractés à Londres
pour une valeur de 260 millions de livres sterling, ce qui entraîna immédiatement
une croissance rapide des exportations de marchandises anglaises dans les pays
d’outre-mer. Bien que ces pays fissent périodiquement faillite, le capital
continua à y affluer en masse. A la fin des années 1870, certains pays avaient
partiellement ou complètement suspendu le paiement des intérêts : la Turquie,
l’Egypte, la Grèce, la Bolivie, le Costa-Rica, l’Equateur, le Honduras, le
Mexique, le Paraguay, Saint-Domingue, le Pérou, l’Urugay, le Venezuela.
Cependant, dès la fin des années 1880, la fièvre des prêts aux Etats
d’outre-mer reprenait... « (L’Accumulation du capital, éd. Maspero, p. 95
A voir aussi page 72.)
Nous
ne pouvons pas prévoir l’évolution de la crise économique et sociale en
Argentine, qui dépendra de nombreux facteurs. La poussée sociale va-t-elle
passer à une autre étape et se dégager franchement du nationalisme ? Le
gouvernement Duhalde, pour calmer la rue, prévoit un revenu minimum ; mais il
essaye tant bien que mal de constituer un « front national «. Il vient de procéder
à une réhabilitation des vétérans des Malouines et tient tête pour la forme
au FMI, mais s’apprête déjà à passer un accord avec lui. Cet accord prévoirait
de s’attaquer au déficit des provinces (350 000 emplois de fonctionnaires
sont visés). Le FMI exige le retrait des bons que les provinces émettent sans
garantie monétaire pour payer les fonctionnaires, le ministre de l’économie
s’est déjà engagé à les éliminer en une année.
Histoire
politique
«Un
pays transformé en immense zone franche financière « : c’était le titre
d’un article du Monde diplomatique de juillet 1987 consacré à l’Argentine,
et qui brossait succinctement un tableau historique, économique et politique,
depuis les luttes d’unification de 1810 à 1853 jusqu’aux années 1930, période
où, sous l’influence dominante du capital britannique, se poursuit l’équipement
en infrastructures orientées vers un semi-colonialisme appuyé sur la grande
propriété foncière, faisant du pays un des pourvoyeurs mondiaux de produits
agricoles bon marché. Il se développe ce qu’un autre article du même
journal appelle une « culture de rente «, qui va effectivement dominer la vie
économique et sociale jusqu’à aujourd’hui (1).
C’est
un développement industriel parallèle qui, avec la crise de 1930 (qui tarit
les débouchés agricole et les sources de produits importés), les aléas économiques
et guerriers du monde, va connaître un grand essor de 1930 à 1970 A une
industrialisation par substitution. Avec plus tard une intégration verticale et
le développement d’industries lourdes, l’Argentine commence à vivre une
dynamique de croissance impulsée par la production de tous produits
industriels. Cette situation modifie profondément les rapports de classe à
l’intérieur de l’Argentine et ses relations avec l’ensemble du
capitalisme mondial A situation qui n’est d’ailleurs pas spécifique à
l’Argentine.
Nous
pensons qu’il est utile de faire un petit rappel de l’histoire politique de
l’Argentine la plus récente pour essayer de comprendre ce qui s’est passé
ces derniers mois. Pour cela, nous devons tout d’abord tenter de saisir le phénomène
du péronisme, dont une compréhension exacte peut nous donner l’exacte mesure
de la réalité politique argentine. En effet, le péronisme a imbibé la
culture et les structures sociales du pays depuis la fin de la seconde guerre
mondiale, en touchant à tous les domaines de la vie sociale et politique.
Juan
Domingo Perón arrive au pouvoir par de libres élections en 1946. Il a été
auparavant de 1943 à 1945 secrétaire d’Etat au travail, où il a fait
adopter certaines mesures favorables, surtout, à la classe ouvrière
nouvellement formée, composée de prolétaires qui ont quitté la campagne
(entre 1943 et 1952, la capitale Buenos Aires ne reçoit pas moins d’un
million de migrants). Ce sont d’abord ces hommes et ces femmes qui constituent
la masse de manoeuvre qui porte Perón au pouvoir. Il faut comprendre
l’ascension de Perón dans le cadre de l’industrialisation du pays, qui
avait débuté dans les années 1930 et qui connut son apogée entre 1940 et
1950. Si les migrants constituent la base du pouvoir, l’appui le plus puissant
est celui de ces patrons, qui, sous prétexte de fierté nationale exaltée par
le programme péroniste, visent la protection de l’Etat pour le développement
de leurs activités. Ce qui démontre que la structure sociale et économique du
pays a changé : elle est passée d’une phase pré-capitaliste à une véritable
industrialisation. Ce passage s’est effectué déjà depuis quelques décennies,
mais dans un premier temps il est préférable de parler d’une reconversion
productive, étant donné que les industriels ont continué à utiliser pendant
quelques années encore les gains de l’agriculture pour les réinvestir dans
l’industrie. Sous Perón, les industriels interviennent indépendamment et,
pour la première fois dans l’histoire du pays, dans l’exercice du pouvoir
et contre le vieil ordre des propriétaires fonciers qui avaient toujours tenu
l’Argentine sous leur houlette.
Cela
doit nous amener à mieux considérer l’idéologie de Perón. Contrairement à
ce que l’on dit encore très fréquemment, celle-ci n’a de réactionnaire
qu’une certaine phraséologie fasciste. Pour le reste, c’est une idéologie
qui accompagne très puissamment la modernisation industrielle du pays. C’est
pourquoi nous disons que le péronisme représente la première réaction
importante contre le pouvoir de la classe des propriétaires agricoles. (2)
Du
point de vue de la « superstructure «, c’est-à-dire du point de vue des idées,
il s’agit de comprendre le rôle que Perón a fait jouer au nationalisme,
comme idéologie qui soumet le discours de classe à la Nation et à l’Etat «
paternaliste ».
L’effort
d’intégration des classes populaires dans le mécanisme étatique est passé
aussi à travers cet aspect « symbolique « (3). Nous parlons bien d’un
aspect symbolique, car il est évident que Perón s’est toujours bien gardé
de s’opposer réellement aux investissements étrangers, le nationalisme ayant
été plus une couverture idéologique qu’un fait réel. Si nous passons
maintenant au plan concret des rapports de classe, nous pouvons observer la méthode
toute « scientifique « avec laquelle Perón a voulu entreprendre cette
alliance avec les ouvriers. Il a élargi les droits sociaux, donné de ce fait
aux prolétaires argentins une « dignité « qu’ils n’avaient jamais eue,
surtout vis-à-vis du pouvoir, en instituant avec eux un rapport « direct «.
Il a augmenté largement le marché intérieur et la consommation de masse.
Toutes ces initiatives ont été accompagnées d’un véritable encadrement «
politique », par lequel toute la relation entre les ouvriers et l’Etat
passait à travers des intérêts corporatifs. Le syndicat devenait le gardien
officiel de ce mécanisme.
L’effort
d’en haut que prônait Perón se réalisait donc grâce au travail d’en bas
que faisaient les syndicats : le but était l’encadrement complet de la classe
ouvrière dans l’appareil d’Etat. Ce projet rencontrait quand même des
difficultés majeures, la première concernant les intérêts capitalistes qui
l’appuyaient. Le capitalisme industriel argentin a été trop faible pour s’émanciper
complètement de l’aristocratie terrienne. Cette dernière devait bientôt
resurgir pour faire sentir une force encore bien vive : le renversement violent
de Perón en 1955 s’explique aisément (4).
A
partir de ce moment, il comprendra lui aussi qu’il ne peut pas se passer de
cette force pour gouverner le pays : lors de son retour au pouvoir, en
1973-1974, il ne pourra nullement répéter ce qu’il avait réalisé dans les
années 1940. D’abord parce qu’il n’y avait plus de capitalisme spécifiquement
national, ni agricole ni industriel : le capitalisme argentin commençait en ce
temps-là à être remplacé par les multinationales. Les « mangeurs du
populaire » (5) se sont mondialisés. C’est le moment où les Argentins
connaissent l’internationalisation de leur esclavage. La suite des événements
historiques jusqu’à aujourd’hui confirme le rôle prépondérant pris par
le capital international dans l’économie argentine. Déjà la dictature
militaire, qui renversa en 1976 le pouvoir péroniste, tint à préciser que son
objectif, derrière le massacre d’ouvriers et d’autres opposants, était
surtout de « promouvoir le développement économique, en offrant à
l’initiative et aux capitaux privés, nationaux et étrangers, les facilités
nécessaires pour participer à l’exploitation des richesses nationales «. Le
retour à la démocratie ne changera en rien cette dépendance de l’Argentine
à l’égard des capitaux internationaux. En ce sens, le cas le plus emblématique
devient le nouveau péronisme incarné par Carlos Menem, qui s’appuiera
clairement sur la finance internationale en avançant un programme chargé de
privatisations. Son éloignement du péronisme traditionnel est confirmé aussi
par l’abandon de sa politique de concertation sociale : il ne basera plus le
pouvoir sur les syndicats comme organes représentants des intérêts
corporatistes. Ceci s’explique également par l’affaiblissement du pouvoir
exercé sur les travailleurs par les syndicats. En effet, l’alliance avec le
pouvoir qui a distingué le syndicalisme argentin (comme le syndicalisme tout
court, partout dans le monde) a favorisé aussi la naissance de formes autonomes
de luttes (comme celles d’aujourd’hui) qui sont devenues si fortes
qu’elles ont discrédité complètement le rôle des diverses « centrales ».
En
effet, le péronisme a connu dès son début une autre grande contradiction, qui
devait exploser tôt ou tard. Cette contradiction porte justement sur le rôle
joué par les syndicats. Nous avons essayé de démontrer que dans l’histoire
récente de l’Argentine, il y a toujours eu deux tendances des « mangeurs du
populaire « : la première, représentée par le péronisme, tentait d’intégrer
le prolétariat, la deuxième, représentée par les différentes dictatures
militaires, intervenait pour réprimer brutalement la classe ouvrière quand
elle jugeait qu’elle devenait trop indépendante. Le fait que les tentatives
d’intégration de la classe ouvrière furent toujours suivies d’épisodes de
répression violente doit nous faire comprendre que l’intégration du prolétariat
n’a jamais été tellement facile. On a eu beau construire un appareil énorme
d’intégration (syndicats, partis, etc.), la classe ouvrière restait en dernière
instance autonome. L’industrialisation, sur laquelle Perón s’est appuyé, a
fait en sorte qu’il y ait des syndicats « asservis «, mais elle a permis
aussi le développement « autonome « d’une culture et d’une pratique ouvrières
qui ont exprimé des grandes formes de résistance (en vertu d’un processus
social autonome).
D’ailleurs
ce développement avait d’importantes racines historiques en Argentine. Un
petit rappel peut être en l’occurrence utile. L’Argentine se distingue de
nombreux autres pays latino-américains, car elle connaît depuis un siècle une
forte présence d’une composante de classe. Ë partir du moment où German Ave
Lallemant fonda le journal El Obrero, en 1890, la gauche argentine a exprimé
toutes les tendances du mouvement ouvrier (anarchistes, léninistes,
internationalistes, social-démocrates). Le bien-être économique de la première
moitié du siècle a fait de l’Argentine le refuge de nombreux émigrés
politiques européens qui y ont continué leurs activités politiques (6), en
construisant les bases d’un véritable mouvement ouvrier. Perón a utilisé
les migrants « intérieurs « (la nouvelle classe ouvrière « autochtone «
qui provenait de la campagne) contre ce mouvement « historique «. Son but était
d’apprivoiser le mouvement en y introduisant les prolétaires les plus
faibles, ceux qui n’avaient même pas de chemise (les descamisados). Toutefois
ce jeu ne pouvait pas durer longtemps : à cause du processus de classe
autonome, il était clair qu’une nouvelle combativité ouvrière devait se
manifester. Or, comme celle-ci ne pouvait s’exprimer à travers les syndicats
du régime, elle a trouvé d’autres formes d’expression, des formes tout à
fait autonomes. Ce que nous observons aujourd’hui, en particulier à travers
ce que nous avons vu durant les journées de décembre 2001, n’est que le
fruit de la longue histoire de la résistance de la classe ouvrière argentine
face à l’exploitation capitaliste.
Aujourd’hui
on entend parler de piqueteros,
d’assemblée de barrios (quartiers), de vecinos (voisins) qui posent la
question d’une résistance très forte face aux différents pouvoirs en place.
En réalité ces structures autonomes de classe ont depuis longtemps accompagné
le mouvement social argentin, à partir des sociétés de fomento. Contre un
pouvoir très lointain (surtout dans les banlieues) et contre l’opposition de
régime représenté par les syndicats et les partis, les prolétaires ont dû
se doter de formes autonomes d’organisations. Ces formes, comme ces différentes
assemblées, sont nées sur la base d’une simple défense des intérêts
vitaux des prolétaires. L’Etat n’était pas à même de résoudre les
exigences les plus simples de la vie de tous les jours, donc les « voisins »
s’auto-organisaient pour faire face à toutes ces questions. Mais ce phénomène
s’est élargi au fur et à mesure vers une véritable socialisation. De «
privé », il est donc devenu « public «. Même le mouvement des Mères
de la place de Mai est né sur la base de cette même dynamique. Les mères se
sont mobilisées à cause d’un drame personnel (la disparition de leurs
enfants), mais elles ont su faire de ce problème une affaire publique. En fait,
elles ont interrogé directement les fonctionnaires, elles ont mis en cause
l’ordre des choses et ont proposé aussi la transformation des relations
sociales et politiques. Le caractère politique de leur mobilisation est souligné
aussi par le lieu qu’elles ont choisi pour leurs manifestations : un lieu «
public « par excellence, le siège du gouvernement en Argentine, la place de
Mai. Ce n’est pas un hasard si elles ont su jouer un rôle de premier plan également
dans les événements les plus récents.
On
peut donc parler d’une véritable tendance très originale du mouvement social
argentin. Cette tendance a vu le jour grâce aux conditions particulières de
l’évolution politique et sociale du pays. On peut définir cette tendance
comme une forme de lutte de classe qui est beaucoup moins politique que sociale.
Elle ne fait rien d’autre que porter sur la scène publique des problèmes matériels,
de survie, qui étaient auparavant résolus dans la sphère de la famille ou de
voisinage. C’est une lutte de classe « classique «, c’est-à-dire « immédiate ».
C’est pour cette raison que beaucoup d’observateurs sont prêts à condamner
la lutte argentine pour son caractère « limité », « réformiste »
et même « réactionnaire ». On connaît la chanson ! Nous ne portons pas
de jugement, nous nous limitons à observer que ce mouvement, tout en montrant
des contradictions, des limites, est quand même en train d’exprimer de
nouvelles formes d’action et de pratique collective.
La
question est de savoir s’il parviendra à élargir cette pratique collective
pour la faire devenir un pouvoir « constituant «, c’est-à-dire s’il saura
créer une autre société. Pour l’heure, il semble bien loin de cette
perspective. Nous n’avons pas eu vent de formes concrètes de contre-pouvoir,
celles-ci semblant rester toujours très étriquées, n’impliquant pas
l’ensemble de la classe. Mais il est certain qu’il s’agit d’une étape
non négligeable dans l’histoire du mouvement prolétarien argentin. Même si
elle n’atteint pas le niveau « révolutionnaire « elle représentera un événement
très important dans la mémoire de la classe. C’est pourquoi les capitalistes
argentins ont eu réellement peur. Ils savaient bien qu’ils ne pouvaient pas récupérer
le mouvement du cacerolazo avec leurs outils habituels (syndicats et partis).
Ainsi, il est clair que le niveau de lutte de la classe a déjà dépassé les
bornes que l’on avait coutume de lui poser.
Une
fois compris cela, les hommes politiques argentins ont tout de suite (en bons démocrates)
pensé à l’autre versant de la médaille, c’est-à-dire à la répression.
Ils ont d’abord ensanglanté les rues argentines pour faire peur aux
manifestants, et ensuite ils ont laissé entendre qu’une répression encore
plus violente pouvait très bien être mise en place. Une police de province, créée
pour combattre la délinquance, fait déjà rage dans les quartiers en semant la
peur et en perpétrant des délits. Elle est définie par les Argentins comme la
« police maudit », parce qu’elle s’en est prise souvent aux
personnes, surtout aux militants. Elle constituera la masse de manoeuvre contre
le mouvement quand il sera jugé opportun de créer un véritable régime
dictatorial. C’est ce qui se produira quand la question prolétarienne
commencera à devenir sérieuse.
Pour
l’heure, l’éventualité d’un coup d’Etat militaire ne semble pas du
tout écartée. On brandit encore une fois le spectre de la réaction contre la
classe ouvrière argentine : quand l’intégration ne marche plus, il y a le bâton.
Les « mangeurs du populaire », nationaux ou internationaux, sont toujours
les mêmes.
(1)
Ce numéro du Monde diplomatique de juillet 1987 permet, indépendamment des théories
qu’il essaie de démontrer, de voir qu’il était relativement aisé de prévoir
les événements qui vont survenir ultérieurement.
(2)
Il serait intéressant d’ouvrir une parenthèse pour comprendre, une fois pour
toutes, ce que veut dire le mot « fascisme », terme dans lequel on retrouve
des expériences qui vont de Napoléon Bonaparte jusqu’à Berlusconi en
passant par Pol Pot et autres. Nous contestons cette « sauce « du fascisme
surtout parce que nous voyons en elle une échappatoire permettant d’éluder
les problèmes : on donne un nom « monstrueux » aux faits historiques, on
les condamne « moralement « et on ne les étudie pas. On peut rapprocher
effectivement Perón du fascisme, ou même du « bonapartisme», c’est-à-dire
de systèmes qui ont voulu intégrer les forces prolétaires dans un dispositif
général qui avait comme but la « grandeur » de la Nation, au nom de
laquelle tous les intérêts particuliers (dont ceux de classe) disparaissent.
Mais, encore une fois, il est évident que nous nous trouvons face à des étiquettes
fourre-tout, sous lesquelles il faudrait inclure aussi les démocraties
occidentales qui ont tenu ce même discours à cette même époque. Mais alors
n’est-il pas plus sain de considérer tous ces phénomènes un par un ?
(3)
De nombreux manifestants argentins du cacerolazo arboraient comme signe de
distinction un drapeau de leur pays ou le maillot de l’équipe nationale de
football, ce qui témoigne du fait que cette idéologie nationaliste nourrit
encore de vastes franges prolétaires.
(4)
Le 16 juin 1975, un coup d’Etat militaire renverse Perón. Bien qu’il ait été
appuyé dès le début par des forces franchement réactionnaires, en
particulier par l’aristocratie terrienne, le coup d’Etat ne se transformera
en dictature militaire qu’en 1976 en passant par une phase de « révolution
libératrice ».
(5)
Expression empruntée à François Rabelais, Gargantua, chap. 54.
(6)
On se souviendra surtout des anarchistes Errico Malatesta, Severino Di Giovanni,
Antonio Soto. Ce dernier organisa la grande grève des ouvriers de Patagonie en
1921.
Annexes
Les
partis et les syndicats argentins
Il
est bien difficile de démêler l’écheveau de ce qu’on peut appeler des
partis mais qui sont plutôt des clans qui se disputent les prébendes du
pouvoir. Pratiquement tous se réclament de l’héritage du péronisme, sans
que cela ait gardé une relation quelconque avec la doctrine péroniste. Il ne
s’agit plus que d’un argument électoral appuyé sur un clientélisme
souvent basé sur des bases provinciales, les « leaders « étant pour la
plupart des gouverneurs de province corrompus et omnipotents. Les deux courants
qui, au moment des événements de décembre, se disputent le pouvoir sont
d’un côté les « justicialiste », le parti péroniste de Carlos Menem
et d’autres qui reviendront à la surface, de l’autre l’Alliance, une
coalition entre l’Union civique radicale (UCR, le parti radical de Ferdinand
de la Ria) et le Front pour un pays solidaire (Frepaso), une coalition de
dissidents péronistes.
Les
groupes d’extrême gauche sont aussi divers que ce que l’on peut connaître
ailleurs avec les courants trotskystes ou maooestes ; les anarchistes, après la
lointaine période de gloire de la Fédération ouvrière régionale argentine
(Fora) anarcho-syndicaliste, ne représentent plus guère une force politique ou
syndicale. Une organisation anarchiste, l’Organisation socialiste libertaire
(OSL) pourra écrire : « Nous n’avons pas de mode d’action, ni de rupture
en cas d’insurrection auto-organisée. Ce qui met aussi en évidence le fait
que la gauche en général n’a pas été considérée comme un interlocuteur
valable par le « peuple » insurgé... « Selon ce même article, les
manifestants auraient « supprimé la parole «. On ne saurait mieux exprimer le
fossé entre les « révolutionnaires organisés « autour de leur idéologie et
le mouvement de base qui se construit à partir de la situation concrète de ses
participants pour résoudre les problèmes de leur vie dans cette situation.
En
janvier, un groupe, Démocratie ouvrière, lance un appel pour un Congrès
national ouvrier ; il l’adresse à des « organisations révolutionnaires »
PO (Parti ouvrier), la Gauche unie, PTS (Parti des travailleurs pour le
socialisme), MAS (Mouvement vers le socialisme), FOS, Convergence socialiste,
pour « coordonner tous les secteurs en lutte « appelant d’autres
organisations à se joindre à eux, y compris les flics ; ils agissent comme si
le mouvement ne s’organisait pas de lui-même, sans doute pas à leur
convenance. Séparément de ces groupes influencés par le trotskysme ou le léninisme,
le PCR maooeste domine le Corriente clasista combativa (CCC) actif dans le
mouvement des piqueteros.
Les
trois principaux syndicats argentins dérivent tous du péronisme et s’en réclament
plus ou moins :
A
La CGT (Confédération générale du travail) reste la confédération
syndicale officielle ; elle est toujours du côté du gouvernement, quel qu’il
soit, et avait même conclu des accords avec les autorités au temps de la
dictature militaire. Ses dirigeants sont étroitement liés au monde patronal ;
pourtant, pour diverses raisons, ceux qui ont encore du travail y adhèrent
massivement.
A
La CGT-Moyano est une confédération syndicale dissidente de la CGT qui s’est
accolé le nom du leader du syndicat des camionneurs, Hugo Moyano, qui a provoqué
la scission, à cause précisément des liens étroits du syndicat avec les
gouvernements. Elle est tout aussi bureaucratique que la maison mère, mais joue
sur son opposition populiste en organisant des grèves générales limitées
bien contrôlées pour obtenir des concessions mineures du pouvoir.
A
La Confédération des travailleurs argentins (CTA) est basée sur un rejet plus
net de la CGT. Elle domine dans le secteur public, notamment dans
l’enseignement (ATE, Association des travailleurs de l’Etat). Cette confédération
est beaucoup plus militante et tente d’utiliser les organisations plus
radicales, étant fortement impliquée dans les organisations de chômeurs et
les piqueteros. Mais là aussi,
l’action doit mener à la négociation et on y trouve la distance
traditionnelle entre la bureaucratie et la base. Elle serait proche du Frepaso
qui se situe au centre-gauche gouvernemental (si tant est que ces définitions
aient un sens en Argentine)
D’une
certaine façon, l’Argentine ouvrière pratique une « culture de la grève «
: en témoigne la répétition des grèves générales, souvent décidées
d’un jour à l’autre, très suivies et très inefficaces. Dans la dernière
période, elles ont tiré leur efficacité nouvelle des « débordements «,
notamment des piqueteros. La crise
actuelle a largement relativisé leur influence. Absence remarquée : aucun de
ces syndicats, même les plus populistes, ne se montrera dans les événements
des 19 et 20 décembre sauf pour lancer une grève d’une journée a posteriori
contre l’état de siège. Bien plus, ultérieurement ils tenteront par divers
moyens d’empêcher les mouvements de piqueteros
de rejoindre le mouvement des assemblées ; tout comme le jeu politique entre
les différentes factions des lambeaux du péronisme, leur attitude dans le
mouvement actuel restera peu claire, entre hostilité et récupération, voire
la distorsion vers des objectifs légaux, en tout cas très intéressée.
Quelques
données de base sur l’argentine
(Les
chiffres sont ceux de 1996, c’est-à-dire avant la reprise éphémère et
trompeuse qui a précédé la chute libre actuelle pour laquelle aucune donnée
ne peut traduire la réalité. Les éléments de comparaison sont donnés par
rapport à la France de cette date.)
|
|
Argentine |
France |
|
Population |
35
millions |
59
millions |
|
Superficie |
2,8
millions de km2 (5 fois la France) |
550.000
km2 |
|
Densité
|
12,6
hab/km2 |
106
hab/km2 |
|
Autour
de la capitale |
12
millions (1/3 du total) |
10
millions (1/6 du total) |
|
%
des terres cultivées |
13% |
35% |
-
Répartition des activités : agriculture 11% de la population active,
produisant 5% du PNB. A Mines et industries 29 % de la population active,
produisant 30 % du PNB. A Services 60 %de la population active, comptabilisé
pour 63% du PNB.
L’Argentine
est un pays très riche du point de vue agricole, ce qui n’est pas un des
moindres paradoxes pour une population dont plus de la moitié actuellement doit
piller, troquer ou mendier pour un minimum de survie.
L’étendue
de l’Argentine depuis les tropiques jusqu’à la Terre de Feu et depuis
l’Atlantique jusqu’aux sommets andins offre une grande diversité de climats
et de productions. On peut la définir par son rang mondial dans : le blé (13),
les bovins (5), la canne à sucre (13), les céréales (sauf blé et maoes)
(14), le coton (12), le maoes (8), les oranges (14), les ovins (17), le thé
(10), les vins (3).
Outre
des ressources minières importantes, l’Argentine pourrait être
auto-suffisante en pétrole et en gaz naturel. Elle dispose en outre de
possibilités importantes de production d’électricité, notamment hydraulique
bien que les pays néo-colonisateurs aient réussi à lui imposer deux centrales
nucléaires
Le
PNB par habitant, de 8 300 dollars (9 000 euros), est le tiers de celui de la
France, mais équivaut presque à celui du Portugal ou de la Corée du Sud, au
double de celui de la Pologne, et est largement supérieur à celui de tous les
pays d’Amérique latine (presque trois fois supérieur à celui du Brésil).
Par rapport au PNB, c’est la troisième économie d’Amérique latine, mais
tout ceci doit être relativisé lorsqu’on sait que 40 % de l’économie est
souterraine. On estime aujourd’hui que le PNB par habitant pourrait tomber à
3 500 dollars (4 000 euros), derrière celui du Mexique et du Chili, au niveau
de celui du Brésil. Toutes ces données montrent que ce qui se passe en
Argentine est plus à rapprocher de la situation des pays industrialisés que de
celle des pays sous-développés, bien que la richesse provienne encore) des
exportations de production agricole brute.
Contrairement
à ce que l’on pourrait penser, il n’y a pas de domination économique des
Etats-Unis, qui pèsent autant que l’Union européenne pour les importations
et bien moins pour les exportations (10 % contre 30 %) ; l’Argentine exporte
vers les Etats-Unis 35 fois moins que le Mexique. Même si l’Argentine est le
pays du monde à posséder le plus de dollars (700 dollars par habitant contre 6
au Brésil, en tout 25 milliards de dollars), les investissements européens dépassent
largement ceux des Etats-Unis ; les pays de l’Union européenne sont ceux qui
ont le plus largement profité des privatisations, et contrôlent des secteurs
importants de l’économie.
Quelques
remarques sur les structures de classe (chiffres de 1994). A cause de la loi sur
les héritages, la moitié des fermes ont été divisées et sont de trop faible
dimension pour être économiquement viables dans la compétition
internationale. Mais pour les grandes exploitations agricoles, les fermiers
agissent plus en propriétaires fonciers qu’en exploitants commerciaux insérés
dans des circuits industriels, et ont toujours en ce sens un poids politique
dans les destinées de l’Argentine. De même, les petites entreprises, malgré
une certaine concentration industrielle dans les secteurs précédemment étatisés
et privatisés dans la période Menem, emploient 60 % des travailleurs
argentins.
De
1970 à 2001, le chômage est passé de 7 % à 20 % de la population active
(chiffres officiels, la réalité étant certainement bien au-delà), la
population considérée vivant dans la misère est passée de 200 000 à 5
millions (15 % de la population totale) et celle vivant dans la pauvreté de 1
million à 14 millions (40 % de la population). En raison de l’effondrement du
système éducatif qui, autrefois passait pour le modèle pour l’Amérique
latine, l’analphabétisme est passé de 2 % à 12 %. Pour compenser la
descente dans la pauvreté, le clientélisme a multiplié les emplois de
fonctionnaires qui est passé de 5 % de la population active à 32 % et est une
des causes des difficultés financières insolubles des provinces. Les plus
riches disposent depuis longtemps de comptes en dollars à l’étranger, évalués
à un total de 120 milliards de dollars, l’équivalent de la dette extérieure.
L’effondrement
du rêve ouvrier argentin
Quand
son mari Juan fut élu pour la première fois président en 1946, Evita Perón rêva
d’un futur mirobolant pour les travailleurs argentins. Elle dressa les plans
d’une cité jardin de pavillons pour des milliers de familles pauvres.
Aujourd’hui,
les espoirs de prospérité que les Perón avaient envisagé pour les «
descamisados «, les « sans-chemises « pauvres qui vinrent vivre dans la cité
modèle de Ciudad Evita, se sont écroulés. C’est maintenant seulement un
bidonville qui métastase à la lisière de la banlieue sud-ouest de Buenos
Aires. Une récession inexorable de quatre années a frappé durement La
Matanza, un secteur industriel qui au cours des dernières années a absorbé
Ciudad Evita et se trouve aujourd’hui héberger plus de 2 millions des
Argentins les plus pauvres. Le bidonville s’est développé au milieu de la
zone industrielle la plus déprimée : des centaines d’usines, d’entrepôts
et d’ateliers encore actifs il y a cinq ans à peine, sont à l’arrêt et
fermés. Les salaires ont plongé et le chômage a grimpé jusqu’à 80 % dans
quelques secteurs du voisinage.
On
peut comprendre aisément pourquoi c’est aussi d’un de ces quartiers, les «
barrios », parmi les plus pauvres qu’est surgi le mouvement de
protestation qui s’est répandu partout lorsqu’une nouvelle génération de
« sans-chemises » renversa le gouvernement impopulaire de de la Rœa.
Omar Mostafav se souvient comment il emménagea à Ciudad Evita, quittant le
district sordide près de la rivière ; c’était une vraie promotion pour sa
famille. C’était en 1953, l’année suivant la mort d’Evita, alors que Perón
commença l’attribution des 5 000 premiers pavillons.
Ciudad
Evita était caractéristique de l’utilisation par Perón du pouvoir d’Etat
pour gagner la loyauté de la classe ouvrière par une sorte de clientélisme. Vénéré
par les pauvres mais honni par les classes possédantes traditionnelles autant
que par les affairistes du pouvoir, les Perón supervisèrent
l’industrialisation, fondèrent des hôpitaux et lancèrent des programmes de
sécurité sociale.
Aujourd’hui
il ne reste pas grand-chose de l’héritage de Perón, détruit par une série
de crises économiques qui ont culminé mardi avec la destitution du
gouvernement. Mostafav actuellement s’occupe de trois soupes populaires et
sept centres de vêtements d’occasion pour les pauvres et déclare : « Bientôt
nous allons ouvrir trois autres soupes populaires car le nombre de gens qui ont
faim augmente sans cesse. »
Avec
l’économie de l’Argentine se rétrécissant presque aussi rapidement
qu’elle s’était développé dans les années du boom économique du début
des années 1990, quelque 2 000 Argentins rejoignent chaque jour les pauvres du
pays, à la mesure des familles qui doivent vivre avec un moins de 480 dollars
par mois (environ 500 euros). En novembre, l’activité industrielle a chuté
nationalement de près de 12 % mais les industries traditionnelles comme celles
de La Matanza (automobile et textile) se sont contractées encore plus,
respectivement 43 % et 37 %.
«
C’est devenu si dur qu’il n’est pas seulement difficile de vivre, il est
difficile de mourir «, nous dit Claudio Palermo, un activiste syndical local
qui organise des centres d’aide communautaires. « Un cercueil coûte 200
dollars (250 euros) ; quelques familles ne gagnent même pas cela en deux ou
trois mois. »
Dans
une rue poussiéreuse remplie d’ordures, où s’alignent des cabanes bâties
avec des caisses d’emballage et de la toile goudronnée, Julio Mercader passe
ses jours à errer : « J’ai sept frères et seulement l’un d’eux et mon père
ont un travail «, nous confie ce charpentier de 32 ans. « Autour de nous, le
chômage est plus près de 70 % ou 80 % ». Comme beaucoup , Mercader
essaie de se débrouiller avec le traditionnel « chang », le travail noir
: faire le taxi, charger des camions, n’importe quoi, rien n’étant déclaré
aux autorités. Mais maintenant il y a un problème depuis que le gouvernement a
fixé un maximum de 1 000 dollars (1 100 euros) de retrait en espèces des
comptes en banque. Tous les paiements au dessus de ce montant sont supposés être
faits par chèques ou carte de crédit, ce qui élimine pratiquement le travail
au noir. Comment cela le concernet-il ? Mercader hausse les épaules. Il n’a même
pas un compte en banque.
Il
n’est pas surprenant que La Matanza soit devenue la capitale de ce que
l’Argentine appelle les piqueteros,
protestataires qui se trouvèrent cette semaine à l’avant-garde de la rébellion
populaire : « Nous devons protester parce que, pour les autorités, nous
n’existons pas «, dit Norma Portilla, 30 ans, une des voisines de Mercader
dont le centre communautaire est hébergé dans un hangar de tôle ondulée près
d’un égout puant que les voisins nomment par dérision « Rio Hermoso »
« la Belle Rivière ». « Ils ne ramassent pas les ordures, nous avons eu
l’électricité l’année dernière et les enfants vont à l’école
seulement parce qu’on leur donne un repas. »
A
Ciudad Evita, le buste de la fondatrice, encore révérée comme une sainte et
une héroïne ouvrière, orne le coin de la rue et les pavillons d’origine
existent toujours, avec leurs jardins propres et bien entretenus. Mais la plus
grande partie sont occupés par des officiers retraités de l’armée, ceux-là
mêmes qui ont mis au pas les travailleurs et qui ont emménagé là après que
Perón fut destitué par le coup d’Etat de 1955.
Motoqueros.
Les coursiers motocyclistes au service du mouvement
Les
motoqueros, les coursiers motocyclistes, ont joué un rôle particulier dans le
soulèvement, d’abord de manière inorganisée puis en tant que force organisée,
distribuant de l’eau, des citrons et des pierres, transportant les blessés
hors de la zone de danger alors que les ambulances ne pouvaient pas passer, et
participant aux attaques contre les flics. Deux d’entre eux au moins ont été
tués par balles.
80
% des 58 000 motos de Buenos Aires servent au transport du courrier ou des
personnes. Un an et demi auparavant, les coursiers (motocyclistes, vélocyclistes
et simples commissionnaires) avaient créé leur propre syndicat : Simeca, un
syndicat autonome indépendant de l’appareil bureaucratique, sans dirigeant et
sans fonctionnaire rétribué, sis dans le local de Hijos (1), une organisation
de défense des droits de l’homme militant contre l’immunité des
militaires, dont certains des fondateurs de Simeca sont issus.
Dix
agences de courses sur les onze existantes n’ayant pas versé les salaires du
mois précédent, les motoqueros tenaient une assemblée le mercredi 19 décembre
[2001]. Après l’allocution du président De la Rœa où celui-ci proclamait
l’état de siège, ils se ralliaient tout d’abord aux concerts de
casseroles, puis établissaient le lien entre les manifestants en allant d’une
place à l’autre. Le lendemain, des milliers de motoqueros se rendaient au
travail, mais ne pouvaient rejoindre leur poste habituel dans le centre ville à
cause des combats de rue et des gaz lacrymogènes. Ils se formaient alors en
groupes sans qu’il n’y ait eu aucun mot d’ordre pour cela ; trois groupes
d’environ quarante motos chacun se dirigeaient vers le centre. Une
coordination s’organisait spontanément à l’annonce du premier motoquero tué,
et se rendant sur les parkings des agencess, ils appelaient les autres coursiers
à se joindre à eux. Ils se retrouvaient bientôt jusqu’à une centaine de
motos, et attaquaient les flics tous ensemble, obligeant ceux-ci à se retirer
partiellement.
Les
coursiers motocyclistes ont l’habitude d’échapper aux flics, et leur
mobilité leur permirent d’obtenir de nombreuses informations, par exemple sur
les agissements des flics en civil qui Ð tout à fait dans le style de la
dictature Ð tiraient sur la foule à partir d’automobiles privées munies de
plaques d’immatriculation camouflées. Ils pouvaient prévenir des déploiements
policiers et des attaques, devenant ainsi les services de renseignement et de
liaison du mouvement. Le 28 décembre, les motoqueros participaient en tant que
bloc organisé à la mobilisation qui mettait fin à la brève période en
fonction du président Sai. Sous les applaudissements de la foule, ils firent le
tour de la place dans un concert de klaxons. Toutefois, ils n’ont absolument
pas encore fait usage de leur véritable force : « Nous manipulons l’argent
des entreprises, apportons les documents et les factures. Nous en grève, le
centre des affaires est immobilisé. Et nous sommes furieux à cause des morts. »
(Texte
traduit de l’allemand, paru dans le supplément au n¡ 63 (mars 2002) de
Wildcat-Zirkular : « El Argentinazo. Aufstand
in Argentinien « (El Argentinazo. Insurrection
en Argentine), p. 8)
Pouvoir
et rapports sociaux dans la province de tucuim
(Bien
que datant du 21 février 1996, cet article du Financial Times donne un aperçu
de la situation politique et sociale en Argentine et des rapports entre la
province et la capitale ; la province de Tucumin dont il est question dans cet
article est située dans l’extrême nord ouest du pays.)
«
(...) Le gouverneur de Tucumin, le général Antonio Domingo Bussi, aime
recevoir ses visiteurs avec un pistolet négligemment posé sur son bureau.
Quelques-uns des portiers à l’entrée du siège du gouvernement, un
magnifique palais de style français, vous font le salut militaire, bien que
l’Argentine soit une démocratie depuis trois ans.
Le
général Bussi a été élu en 1995 gouverneur de Tucumin, une province dominée
par la production du sucre de canne, par une population exaspérée par des décades
de chicaneries politiques et de fiasco économique.Cette province autrefois
riche a maintenant un taux de mortalité infantile de 27 pour mille, le double
du taux de la capitale fédérale, Buenos Aires.
Le
gouverneur précédent, un péroniste, un cireur de chaussure du coin qui fut
une pop star avant de devenir un politicien, conduisit la province au bord du
gouffre. Les élections provinciales de juillet 1995 qui amenèrent au pouvoir
le général Bussi, candidat du parti Force républicaine, furent tenues sur un
arrière-plan de protestations violentes des fonctionnaires descendus dans les
rues pour demander le paiement de mois de salaires arriérés.
Ce
n’est pas la première fois que le général Bussi débarque au Tucumin. La
dernière fois, ce fut en 1976, lorsqu’au plus fort de la « guerre sale «
qui vit des milliers d’Argentins tortués et assassinés par le gouvernement
militaire, le général fut envoyé au Tucumin pour écraser la guérilla
locale. Le succès de cette « campagne militaire « fit pour maints Argentins
du général Bussi un symbole de la répression. « Je suis un soldat
professionnel, rétorque le général Bussi. J’ai servi la nation comme membre
d’un gouvernement constitutionnel pendant une période dramatique de notre vie
politique...Chacun est propre juge de ses actions. Mes actions concernaient le
Tucumin et le peuple du Tucumin m’a jugé en votant pour moi »
«
Les gens voulaient l’ordre, constate Raquel Carlino, journaliste au quotidien
local Siglo XXI. Ils voulaient un militaire pour balayer toute la corruption. »
L’idée
que seul un « homme fort « pourrait réparer des générations de malaise
institutionnel pourrait aussi s’appliquer au gouvernement fédéral. Lors de
la campagne pour les élections de gouverneurs l’an passé, le président
Carlos Menem, un péroniste, lâcha le candidat péroniste local pour soutenir
le général Bussi. Il pensait que c’était juste l’homme qu’il fallait
pour maîtriser les dépenses publiques et remettre le Tucumin sur pieds.
La
Banque mondiale paraît avoir soutenu alors une position identique. En novembre
1995, elle a publié un document intitulé : « Revitaliser l’économie du
Tucumin », ce qui avait coïncidé avec l’ascension de Bussi au pouvoir
de la province. Ce projet de réforme reflétait ce qui était envisagé pour
toutes les provinces par le ministre de l’économie, Domingo Cavallo.
La
potion est amère. Les recommandations comprennent :
-
diminution des dépenses publiques d’un quart par des licenciements et réductions
de salaires. Sur 400 000 travailleurs du Tucum‡n, 80 000 sont employés
d’Etat et 80 000 sont au chômage. Les quatre cinquièmes des dépenses de la
province sont des salaires, ce qui laisse bien peu pour la gestion des
infrastructures et des services ;
-
privatiser la banque provinciale en faillite, pendant l’outil du clientélisme
politique, de dépenses sans contrôle et de corruption. Privatiser aussi les
systèmes de distribution de l’eau et de l’électricité totalement
inefficaces ;
-
le transfert du système de retraite de la province (qui a un déficit de 4
millions de dollars chaque mois [4,5 millions d’euros]) au gouvernement fédéral,
le système étant ingérable en raison d’un niveau inégalé de fraude et de
distribution plus que généreuse d’avantages ;
-
la suppression de subventions à une industrie sucrière non concurrentielle ;
-
la suppression des taxes diverses pour encourager l’entreprise privée.
Selon
la Banque mondiale des mesures radicales semblables sont vitales, la province
ayant un déficit de 15 millions de dollars (17 millions d’euros) pour un
revenu de seulement 75 millions de dollars (80 millions d’euros). Depuis 1985,
le nombre des agents provinciaux a doublé sans que les services rendus aient été
améliorés.
Quelques-unes
de ces recommandations ont déjà été mises en application par les
administrations précédentes et présentes. Certains services provinciaux ont
été privatisés mais des polémiques ont surgi lors de la privatisation du réseau
d’eau potable. La banque provinciale est sur le point d’être privatisée et
une décision de transfert du système de pensions déficitaire est pendante
devant la cour suprême.
A
en juger par les centaines d’officiels qui tournent en rond sans but autour du
Palais du gouvernement, bien peu a été fait pour élaguer dans le poids des
effectifs employés par la province. Au lieu de cela, le général Bussi a imposé
une réduction « volontaire « de 5 % à 10 % des salaires. Il explique que «
c’est mieux pour beaucoup de gagner moins que pour moins de gagner plus ».
Mais
la recette du général Bussi pour réactiver l’économie s’éloigne de
l’orthodoxie de la Banque mondiale quand on aborde le sujet de la «
production ». Pour des mesures critiquées par quelques économistes comme
inspirées de la planification étatique démodée, il a nommé un ministre de
la production pour élaborer un programme d’investissement pour le secteur
privé.
Ceux
qui sont intéressés par ces projets, qui vont d’une usine d’engrais à des
exportations horticoles, pourront ainsi bénéficier de l’aide de la provinces
Le général pense que le Tucumin est une province riche par la fertilité de
son sol et le bénéfice d’un micro-climat, et qu’elle devrait pouvoir
augmenter considérablement sa production. L’essor spectaculaire de la
production de citrons, qui a fait de la province un des plus grands exportateurs
mondiaux, donne quelque crédit à son optimisme.
Le
monde des affaires l’est beaucoup moins. Le président de la Fédération
patronale du Tucumin souligne que la fin de l’hyperinflation des dernières
années a fait ressortir le manque de compétitivité des provinces lointaines
et oubliées de l’Argentine. « Le processus actuel nous saigne à blanc «, déclare-t-il
en évoquant le chômage grandissant qui touche présentement un Tucumani sur
cinq.
C’est
là que réside le problème : « Naturellement je ne pense pas que nous devons
avoir une telle bureaucratie publique. Mais en même temps, avec un tel niveau
de chômage, nous ne pouvons pas envisager des licenciements massifs. Où tous
ces gens iraient-ils ?. L’Etat joue un rôle social. Le secteur privé ne peut
tout simplement pas les employer. »
La
dette : l’exemple de l’empire ottoman et de l’Égypte au XIXè siécle
Un
retour même schématique sur l’histoire de l’endettement de l’Empire
ottoman et de l’Egypte est instructif. Les liens qui unissaient l’Empire
ottoman et l’Egypte étaient le désir commun des couches dirigeantes de l’époque
d’entrer dans le monde moderne de l’Europe industrielle. Seulement pour
entrer dans ce monde, il faut investir et, pour investir, il faut s’endetter.
L’Egypte, sous la direction de Mohammed Ali, avait la plus grande défiance
vis-à-vis de l’endettement ; l’Egypte devait compter sur ses propres forces
pour son accumulation primitive. Pour y parvenir, elle va créer des
manufactures d’Etat, embryon d’un capitalisme d’Etat, suivant en cela
l’expérience japonaise de l’ère Meiji. Les successeurs de Mohammed Ali, et
notamment Khédive Ismail, vont s’engouffrer, à partir de 1854 et surtout après
1864, dans une série d’emprunts dépassant amplement les capacités de
remboursement de l’économie égyptienne de l’époque.
De
son côté, la dette ottomane prend effet à la même époque, soit plus précisément
dès 1856. L’obsession de la classe dirigeante ottomane était d’imiter
l’Europe. Pour cela elle va lancer le mouvement du « Tanzimat « (réorganisation)
qui va remplacer le droit islamique par le droit napoléonien (sauf celui de la
famille). L’Egypte est entra”née dans ce mouvement du fait qu’elle dépend
de l’Empire ottoman en matière juridique.
Les
finances de l’Empire ottoman commencent à se détériorer, conséquence des
aventures militaires qui coûtent de plus en plus cher à l’Etat. Le système
de fiscalité n’étant pas opérant, il ne permet pas des entrées régulières
et pousse l’Empire vers l’endettement et l’ouverture au « libre-échange
«. De son côté, l’Egypte de Mohammed Ali accumule les défaites militaires,
et les bases encore fragiles de son accumulation primitive ne vont pas résister
à la collusion entre la Grande-Bretagne et l’Empire ottoman. L’Egypte entre
dans le « monde moderne à genou «.
Les
monopoles d’Etat sont démantelés, les dettes initiées à partir de 1854 en
Egypte et dans l’Empire, cro”tront rapidement. En 1876, l’Egypte entre en
cessation de paiement (1) ; sa souveraineté même est mise en cause. En 1882,
la Grande-Bretagne occupe le pays, et l’Empire ottoman se trouve dès 1880
placé en coupe réglée (le conseil d’administration de la dette publique
ottomane est institué et deviendra un organisme de tutelle économique aux
mains des puissances européennes). L’Empire ottoman était lui aussi en
rupture de paiement dès 1875.
Au
XXe siècle, l’Egypte d’Abdel Nasser entreprendra une nouvelle expérience
de capitalisme d’Etat infructueuse, qui se terminera par un recours massif aux
capitaux étrangers. La Turquie d’Ataturk, dans la première moitié du XXe siècle,
se construira avec un recours limité à l’emprunt étranger ; ses successeurs
feront l’inverse et entra”neront la Turquie dans un marasme quasi permanent
depuis 1978.
Echanges et Mouvement