Calligraphie et pouvoir
Claude Mediavilla
L'univers des signes et de la
calligraphie est animé par un génie qui nous fascine et nous échappe en même
temps. Dans son principe, cette forme de communication et d'expression consiste
à insuffler la vie à l'écriture, et à véhiculer à travers elle la sensibilité
et l'émotion artistique. Plusieurs auteurs ont publié des ouvrages généraux et
des monographies érudites à propos du signe, abordé sous divers aspects, mais
peu se sont attachés à ce problème à la lumière d'une vision libertaire. Il
faut avouer que le sujet est assez inédit et promet de nous réserver quelques
surprises. Dans cette étude, nous nous proposons, au travers de l'histoire de
la calligraphie, de nous interroger sur le statut et le devenir d'un des
fondements de notre civilisation face à l'autorité et au pouvoir.
Pouvoirs multiples, qu'ils soient politiques, religieux ou
pouvoirs des multinationales, des leaders d'opinion, de la technologie ou de la
publicité. Notons aussi qu'à certaines époques la calligraphie a constitué
elle-même un pouvoir, notamment en ayant accès aux informations vitales et aux
secrets d'état.
Le questionnement va aussi du côté des effets déformants
induits par une société mercantile où la problématique de l'art est dans la plupart
des cas ressentie comme une activité marginale, superflue et dans le meilleur
des cas comme un faire valoir. Ebauchant ainsi les éléments d'une étude
critique, notre expérience esthétique et professionnelle nous permet de dégager
les rapports que la calligraphie entretient avec cette société.
Depuis le temps des Romains jusqu'à l'aube de notre siècle,
l'art calligraphique par ses beautés et son utilité, s'est imposé à notre
histoire. Aujourd'hui pourtant, cette importance, alors sans précédent, semble
difficile à reconquérir. Pourquoi? La mécanisation à outrance
l'emporterait-elle sur la qualité graphique du message ? Pour répondre à ces
interrogations cruciales, la place de la calligraphie, l'avenir et l'éthique
professionnelle des futurs calligraphes, il faut chercher la plupart des
réponses dans la situation présente de la calligraphie : une situation
lourde d'un passé richissime, et pleinement ouverte aux avatars de notre
siècle.
Avant de poursuivre plus loin notre étude, et dans un souci
de clarté, il nous semble indispensable de définir brièvement la discipline
calligraphique tout en faisant ressortir quelques unes des idées erronées que
l'on formule habituellement à son sujet
La calligraphie est l'art de former les signes de manière
expressive, harmonieuse et savante. Exposée ainsi de façon abrupte, cette
simple phrase tente de dégager une définition où chaque mot a son importance et
sa valeur significative. L’étymologie pourtant ne nous éclaire que pour mieux
limiter notre champ de vision : le mot calligraphie est issu des termes
grecs kallos (beauté) et graphein (écrire), ce qui correspond en
français à "belle écriture'. Or, écriture belle ou enjolivée, est une
expression qui ne donne nullement une compréhension du contexte et pourrait
même apparaître comme un contresens, laissant entendre qu'il s'agit là d'une
joliesse décorative, presque mièvre. Cette définition implique donc des
sous-entendus qu'il nous appartient d'éclaircir. Chez les Grecs en effet, kallos
signifie beauté dans le sens de force et plénitude de l'expression plastique et
non beauté dans la terminologie actuelle.
Relevons par ailleurs le danger qu'il y aurait à confondre
écriture et calligraphie ; si la première n'a de réalité qu'à travers la
lecture alphabétique ou la lisibilité, la calligraphie en revanche se satisfait
pleinement du silence, car son but n'est pas seulement utilitaire, mais
essentiellement d'ordre formel et artistique. Wang Hsi Chih, calligraphe
mythique, le plus grand maître chinois de tous les temps, dit ainsi :
"l'écriture a besoin de sens,
tandis que la calligraphie s'exprime surtout à travers la forme et le
geste ; elle élève l'âme et illumine les sentiments".
La calligraphie est aux formes abstraites ce que le dessin
est aux formes figuratives. La discipline calligraphique s'inscrit donc au
coeur du mystère de la vie et de l'art. Elle est cette force qui génère la
forme expressive et inerve l'énergie dans les traits. En ce sens, la
calligraphie rejoint la peinture abstraite. Le lecteur ne sera donc pas surpris
si tout au long de cette étude, il est parfois fait allusion soit à l'écriture,
soit à sa forme artistique, la calligraphie, ou même à la création abstraite.
Le prestige et le pouvoir de l'écrit
Parmi les fragments de papyrus égyptiens parvenus jusqu'à
nous, on remarque des essais de chroniques et des poèmes écrits à la gloire du
scribe et de son statut. Une de ces chroniques remontant à plus de 2000 ans
avant notre ère, présente le portrait d'un père conduisant son fils à l'école.
Chemin faisant, l'homme explique à l'enfant les raisons
pour lesquelles il faut se montrer persévérant, dans l'étude et n'épargner
aucun effort. En cas d'échec, souligne le père, la sanction est une vie entière
consacrée au travail manuel exténuant ! Ce dernier déclare en outre :
" J'ai vu le forgeron
s'activer devant son brasier, ses doigts sont comme la peau du crocodile et son
corps dégage une puanteur pire que l'appât à poissons .
Poursuivant sur le même ton, l'homme s'apitoie sur le sort du barbier, du maçon
et d'autres travailleurs manuels ; quant au paysan, vêtu de pauvres
habits, il a la voix rauque du corbeau et les bras desséchés par le
vent. "
Sur un autre document, on lit : •
" L'activité du scribe est un
métier princier. Son matériel de calligraphe et ses nombreux rouleaux de
papyrus lui procurent agrément et richesse. "
Un livre représente une espérance d'éternité plus certaine
que n'importe quel temple ou construction humaine.
Ces passages riches d'enseignement, rappellent s'il en
était besoin, le prestige et le pouvoir dévolus à celui qui avait la chance de
détenir le secret du tracé, et attestent incidemment des possibilités
d'ascension sociale basée sur un critère de savoir. Situation qui s'avère
inacceptable dans une perspective libertaire, si l'on considère que tout
travailleur, qu'il soit intellectuel ou manuel, participe à sa manière à la
prospérité du groupe social.
Et l'on pourrait ajouter que les concepts d'intellectuel et
de manuel sont souvent mêlés ; il y a toujours une part de travail
intellectuel dans toute activité humaine. On cite volontiers le cas très
exemplaire du scribe Amenhotep-fils-de-Hapou, brillant sujet de la XVIIIe
dynastie sous le règne d'Amenophis III. Alors qu'il était officier de l'armée,
ce jeune homme instruit et doué était déjà admiré pour sa capacité à dessiner
avec virtuosité des hiéroglyphes. Bientôt, il reçut la charge de contrôler le
recrutement de toute la main-d'oeuvre. Ensuite le pharaon le nomma percepteur
des impôts, architecte en chef et comble de faveur royale, Amenhotep reçut
l'autorisation de se faire construire un monument funéraire personnel, où les
archéologues modernes découvrirent sa statue-portrait.
Ce destin exceptionnel montre à quelle incroyable réussite
sociale pouvait prétendre un homme détenant le secret des signes.
L'élève qui poursuivait des études dans une école de
scribes accédait de fait à une profession qui constituait une sorte
d'aristocratie. Très tôt, l'art du calligraphe se démarqua nettement des autres
activités professionnelles. Ce statut de faveur si convoité était fondé sur la
difficulté spécifique de son apprentissage, et sur le nombre très restreint des
personnes sachant lire et écrire. Les cités-état de Mésopotamie ayant dès
l'origine fait appel à des actes écrits pour ce qui concerne le gouvernement et
les affaires, pour la rédaction des contrats, pour la conservation des lois et
des textes religieux, le scribe est apparu très vite comme un personnage
incontournable dans la société sumérienne. Il constituait le précieux trait
d'union entre le roi et ses sujets, entre le temple et ses fidèles, entre les
négociants et leurs clients. Le calligraphe s'est rapidement imposé comme le
détenteur de la culture et de la tradition, le garant des actes de propriété et
des contrats qu'il transcrivait. Ainsi, la maîtrise de l'écriture permettait
l'ascension sociale, l'influence politique, donc le pouvoir mais aussi
l'aisance et le confort matériel. En réalité, la constitution d'une caste de
lettrés et de scribes dans les communautés du monde antique a, sans aucun
doute, accentué les différences sociales entre les habitants des villes et des
campagnes. Dans ce contexte, les paysans illettrés étaient considérés
inférieurs aux gens de la ville, plus évolués et plus sensibles aux influences
culturelles.
Dans une tablette découverte en Mésopotamie, il est fait
allusion à Mardouk, dieu des dieux, et à Nabou son fils qui était également le
patron des scribes. Les calligraphes avaient aussi une patronne, la déesse
Nisaba. On trouve du reste assez fréquemment dans la littérature sumérienne la
phrase finale : "Louée soit Nisaba". On comprend implicitement
la grande estime qui était alors accordée à l'écriture.
Il semble qu'Assurbanipal, roi d'Assyrie dont le royaume
succéda à celui de Babylone, connaissait pleinement le prestige qui s'attachait
aux scribes. Des inscriptions gravées datant du VII siècle avant J.-C. nous informent que le monarque était un éminent érudit. Il se
vantait de pouvoir lire "les tablettes écrites avant le déluge", en
d'autres termes des documents qui, à son époque, remontaient à plus de deux
mille ans. Assurbanipal s'attribue la fonction de copieur de textes, détail qui
suppose que l'écriture était un art dont même un monarque aussi puissant
pouvait à juste titre être fier.
Quoi qu'il en soit, il demeure assurément le premier
bibliophile et le fondateur à Ninive de la première grande bibliothèque digne
de ce nom.
Lettre monumentale, la capitale romaine jouit d'un
statut prestigieux, et servit jadis par le biais des inscriptions solennellesà
imposer dans les ors et la pompe les édits impériaux. Ses nobles proportions,
calligraphiques par excellence, ont exercé un rôle essentiel au cours des
siècles, en réalisant une sorte d'unité dans le vaste Empire romain. Où que
l'on promène ses pas, que ce soit en Orient ou à l'Ouest de l'Empire, partout
on retrouve d'une manière éclatante cette volonté d'unification politique
matérialisée par les épitaphes, les inscriptions dédicatoires ou honorifiques.
La calligraphie tracée à l'encre rouge de cinabre, était au
IVe siècle dans l'administration byzantine réservée aux lettres et
aux actes impériaux. Nul ne pouvait sans autorisation, employer cette encre
sacrée du Palais impérial. Celui qui outrepassait ce droit, risquait la mise à
mort et la confiscation de ses biens. C'est une belle illustration du domaine
réservé de l'État et de la situation de conflit qui se crée lorsqu'on intente à
son pouvoir.
Le règne de Charlemagne nous offre un cas exemplaire de
l'exercice du pouvoir au travers de la calligraphie. La cour de l'empereur,
nous le savons, fut à la fin du VIIIe siècle un très riche foyer de
culture. L'exercice de cette activité intellectuelle aboutit à la création
d'une nouvelle graphie plus régulière et élégante, dite minuscule caroline.
Très attaché aux traditions culturelles, Charlemagne cherche à promouvoir les
connaissances en s'entourant de lettrés, d'érudits, et en stimulant la
fondation de monastères, notamment par la diffusion de textes sacrés.
L'empereur n'eut de cesse avant de parvenir à implanter la lettre caroline dans
les divers pays limitrophes. Cette dernière se répandit progressivement en
Europe, excepté en Irlande.
L'Italie l'intégra à la fin du IXe siècle, alors
qu'en Angleterre l'introduction de la caroline coïncide avec la réforme
ecclésiastique du roi Edgar (959-975). Tout le XIe siècle connaît à
Rome un conflit de pouvoir et d'influence entre l'écriture
"curiale"et la carolingienne. Les notaires pontificaux, jusque-là
romains, surent privilégier provisoirement la littera romana face à la littera
gallica. Cependant, la chancellerie vaticane l'introduisit sous le
pontificat du pape Clément II (1046), et l'établit définitivement vers 1124, en
abandonnant l'ancienne écriture curiale.
En Catalogne, et malgré la résistance farouche de
l'écriture dite wisigothique, la caroline fut également utilisée, comme
en témoigne le scriptorium de Ripoll. Ailleurs en Espagne, les
clunisiens français surent abolir les derniers obstacles religieux et imposer,
dans le même temps, cette nouvelle forme scripturaire. On cite le cas de
certains scriptoria espagnols qui persistèrent à copier les textes dans
l'écriture locale, et dont les supérieurs furent sévèrement sanctionnés pour ce
refus d'obéissance. Nous avons aujourd'hui une certaine difficulté à imaginer
cette lutte sans merci et de tels enjeux lorsqu'il s'agit d'écriture !
Le XVIe siècle se signale par un épisode au
dénouement tragique, qu'il est convenu d'appeler
" l'affaire Hamon ". Embroglio politico-religieux
teinté d'adultère, cette affaire contient tous les ingrédients de l'intrigue
sordide. Pierre Hamon, premier maître à écrire de Charles IX, abusant de son
adresse et de l'estime que lui témoignait le monarque, osa produire en faveur
des huguenots, ses coreligionnaires, une ou plusieurs fausses pièces où il contrefit
la signature du roi. Les faussaires ayant rarement échappé à la justice et aux
experts éclairés, Hamon fut convaincu du crime de contrefaçon et pendu à Paris
en place de Grève le 7 mars 1569. Pour éviter que pareille mésaventure ne se
reproduise, Charles IX créa l'année suivante, la Communauté des experts jurés
écrivains vérificateurs, avec à leur tête un syndic.
On pourrait définir l'entourage du roi comme étant le champ
clos où s'affrontent les différentes forces. A cet égard, il convient de distinguer
trois types de pouvoir : l'autorité royale, la pression des courtisans et
des ecclésiastiques, et la témérité et la fougue de Pierre Hamon.
La résultante de ces courants antagonistes se solda par une
situation de conflit dont Hamon fut la malheureuse victime. Certaines personnes
de la cour, peut-être mal intentionnées, voyaient d'un très mauvais oeil, un
maître-calligraphe fort séduisant, au pouvoir considérable, évoluer à sa guise
et avoir ses entrées dans les appartements privés de la reine !
Plus près de nous, Louis XIV et Colbert se montrèrent fort
préoccupés par la question de l'écriture. Le ministre des finances a toujours
estimé qu'il se devait d'avoir la haute main sur les maîtres-calligraphes, ces
derniers représentant à ses yeux une des courroies de transmission du pouvoir
et de l'autorité. Lorsqu'en 1632, par arrêt du Parlement de Paris, Colbert
décide d'imposer un modèle de ronde, c'est Louis Barbedor, syndic de la
Communauté des maîtres calligraphes, qui sera chargé d'accomplir cette tâche. Finalement,
dans un souci d'équité et d'intérêts bien compris, le ministre passe en 1663 le
décret en faveur des " belles mains ", décret qui conforte
notablement le statut des calligraphes et équivaut à leur concéder une sorte de
privilège.
Une pièce de ronde ou de financière, ornée
d'arabesques majestueuses, en impose assurément par sa forme calligraphique, et
symbolise d'une manière éclatante l'autorité absolue du roi soleil.
Le pouvoir magique du mot écrit
Non seulement l'écrit a toujours été étroitement associé au
pouvoir politique, en formant un couple indéfectible, mais il a été parfois
investi du pouvoir de matérialiser l'essence même des personnes et des objets
auxquels on faisait référence. Le fait d'inscrire des hiéroglyphes dans un
texte religieux revêtait un sens spécial qui transcendait la simple
communication. Nous savons par ailleurs que les Egyptiens qui attribuaient
l'invention de l'écriture à Thot, dieu du savoir et de la sagesse, pensaient
que les mots calligraphiés possédaient des vertus surnaturelles.
C'est ainsi que l'action de graver le nom d'un dieu sur une
colonne d'un édifice rendait sa présence physique réelle. Ou encore, et ceci
rejoint la magie, le fait de détruire une statue portant le nom d'un ennemi,
était susceptible, pensait-on, d'anéantir son existence.
Quant aux prières et incantations gravées dans les
pyramides et les tombes, elles garantissaient aux pharaons et personnes de haut
rang de jouir dans l'autre monde du bonheur et de la béatitude.
A Rome, au cours du Ier siècle, on relève une
étrange coutume de caractère populaire, qui a plus à voir avec la magie qu'avec
la religion officielle. Il s'agit de l'utilisation des tabellae defixionum,
sorte de lamelles de plomb sur lesquelles sont inscrites des formules
d'envoûtement. L'officiant cherchait par ce procédé magique à se débarrasser
d'un rival ou à s'attirer les faveurs d'un coeur rebelle. Par le truchement de
la calligraphie, il consacrait généralement son ennemi aux dieux d'en-bas ou à
quelque démon infernal. Ces tabellae sont instructives à plus d'un
titre. D'abord du point de vue de l'histoire religieuse, ensuite elles
permettent de suivre aisément l'évolution de la langue latine.
Voici le texte d'une tablette defixio, découverte
dans l'amphithéâtre de Carthage et par laquelle un parieur enthousiaste
s'adresse aux forces du mal pour qu'elles anéantissent le gladiateur Gallicus.
Lorsqu'il s'agit de jeux d'argent comme cela semble ici être le cas, la haine
s'ajoute à l'appat du gain.
" Tuez, exterminez, détruisez
Gallicus, qu'il périsse à l'instant, dans cette heure et dans l'amphithéâtre.
Paralysez ses pieds, ses membres et jusqu'à sa moelle. Paralysez Gallicus, et
qu'il soit terrassé par l'ours ou par le taureau furieux. Au nom des esprits
infernaux, que ce prodige se réalise !... "
Sous Tibère, Pison, le gouverneur de Syrie, fut accusé
d'avoir recours à cet artifice pour se débarrasser de Germanicus. On déclara
qu'on avait découvert chez lui le nom de Germanicus gravé sur des tablettes de
plomb. Cette anecdote est relatée par le menu dans les Annales de Tacite
(II, 169).
Publicité et multinationales
Le monde publicitaire et les groupes d'intérêt qui
gravitent à ses côtés ont compris depuis longtemps l'avantage que constitue une
bonne communication visuelle. Ils sont de ce fait de grands utilisateurs et de
grands consommateurs de talents calligraphiques. Si l'on considère qu'une
grande partie du message publicitaire consiste à mettre en valeur le nom de la
marque, on imagine combien l'artiste est précieux dans ce contexte.
Comment mettre en évidence l'identité des sociétés et des
produits dans un monde standardisé où la pression technologique se fait de plus
en plus vive, et où la communication et le graphisme sont omniprésents?
La réponse est paradoxalement dans la recherche de plus de
convivialité et de présence humaine. En un mot, on aspire à retrouver une
certaine poésie de l'effort manuel. La calligraphie, dont la vocation est de
sublimer les qualités visuelles, présente toutes les caractéristiques pour
répondre à cette attente. Le domaine de l'emballage ou packaging, nous
propose de nombreux exemples qui illustrent notre sujet. On cite le cas des
conserves de tripes ou des confitures, en principe élaborées selon les recettes
anciennes, qui voient leur chiffre de vente augmenter de 15% après avoir
uniquement subi un nouveau "design"de leurs étiquettes. Cependant,
ces produits qui étaient médiocres à l'origine, sont restés inchangés. L'aspect
extérieur et le nouvel imaginaire engendrés par la marque ont suffit à ce
regain d'intérêt auprès du consommateur. Sans nul doute, la séduction du
message calligraphié permet de mieux tromper le client potentiel. L'artiste qui
souvent n'ignore pas ce contexte, se trouve dès lors dans une situation de
compromission pour ne pas dire de complicité. Lorsque les problèmes de
pollution et de saturation causés par les produits des multinationales ont été
dénoncés, ces dernières, avec une grande dose de cynisme, n'ont pas hésité à
récupérer l'argumentation écologique en mettant au point des produits qui, en
principe, agressent moins l'environnement.
Par ailleurs, les industriels ont adroitement exploité le
" fait-main " et le pseudo traditionnel, ce qui de surcroît
leur a permis d'augmenter leur bénéfices. Toutes ces
manipulations ont suscité chez le consommateur une certaine méfiance et un
esprit critique qu'il est de plus en plus difficile d'ignorer. On observe une
réaction de l'individu face à cette logique capitaliste implacable et à ces
pouvoirs d'argent. Le consommateur dans une certaine mesure, exerce une vraie
contestation en refusant tel ou tel produit en en privilégiant son expression
individuelle.
Dans un souci de conciliation et pour rehausser leur image
de marque, les industriels ont mis au point un procédé génial : le mécénat
d'entreprise. C'est une technique qui possède plusieurs avantages et qui fait
d'une pierre deux coups. Elle permet d'abord de se faire une publicité
originale et à bon compte, et de s'octroyer une " culture
d'entreprise ". Elle permet aussi de se décerner un certificat de
bonne conduite en soutenant " généreusement" les artistes. Mais
il est bon de préciser que, dans la plupart des cas, l'opération se traduit par
des gains financiers supplémentaires. En réalité, le mécénat d'entreprise n'est
qu'une technique commerciale déguisée.
Calligraphie et censure
La carrière de Poggio Bracciolini est assez emblématique à
tous égards de la censure du pouvoir religieux. Poggio naquIt en 1380 à
Terranuova en Toscane. En 1402, le pape Boniface IX le nomma secrétaire
apostolique du Vatican, emploi qu'il exerça pendant près de cinquante ans.
Rédacteur des brefs pontificaux et éminent calligraphe, Poggio passait ses
moments de loisirs en compagnie de ses collègues, dans des réunions joyeuses où
l'on se racontait les cancans et les derniers potins, le plus souvent d'ordre
sexuel. C'est grâce à ces propos notés sur le vif, que Poggio rédigea en 1450
ses Facéties, qui furent ensuite traduites partout en Europe avec un
succès remarquable. Les Facéties sont constituées par un ensemble d'historiettes
en latin, où l'auteur s'autorise les plus grandes licences. Les cardinaux et
les évêques amusés en sourirent, ce qui donne une idée de la liberté d'esprit
des hommes de la Renaissance. Or, au XIXe et XXe siècle,
les étudiants et les chercheurs qui se sont intéressé à Poggio ont
difficilement soupçonné l'existence de cette activité littéraire si singulière.
Tout fut mis en oeuvre pour occulter la réalité. On peut s'interroger sur
l'existence d'un appareil de censure aussi implacable et aussi efficace !
Il convient de noter que Poggio Bracciolini ne fut en rien
un personnage de petite envergure. Considéré comme un des plus grands
humanistes de la Renaissance, il est aussi le créateur de l'écriture
humanistique ronde.
Une censure détournée : la commande
La commande publique ou privée a été, tout au long des
siècles, une des techniques les plus élaborées et les plus efficaces dans le
projet conçu par les commanditaires consistant à donner une représentation du
monde, en harmonie avec leurs intérêts et l'image de la morale en vigueur. Pour
douce et consentie qu'elle soit, cette censure n'en est pas moins réelle et
effective. Il faut noter que dans cette entreprise de conditionnement et de
manipulation, les ecclésiastiques se sont montrés particulièrement experts.
Voici, extrait des Annales de la Société d'émulation
de la Flandre (Bruges, 1850), un texte du XIIIe siecle, évoquant un
contrat draconien, signé entre un maître-calligraphe et son commanditaire. Il
nous donne une idée de l'âpreté des relations en la matière et de la pression
exercée par les donneurs d'ordre.
" Sachez que, constitué en
notre présence, Robert de Normandie, scribe, s'est engagé sur sa foi à écrire,
exécuter et continuer dans la mesure de ses moyens pour maître Leonis, clerc,
un Apparatus Innocentii super Decretalibus, ainsi qu'il l'a commencé,
pour la somme de quatre livres de Paris à verser par ledit maître audit Robert
et à compter par peciae écrites.
Le même scribe s'est engagé sur sa foi à
ne pas accepter d'autre ouvrage avant d'avoir achevé complètement la
transcription précitée. Il a reconnu également que s’il abandonnait sa tâche,
il serait retenu prisonnier, enchaîné, dans la maison dudit maître et qu'il ne
pourrait en sortir que lorsque l'ouvrage serait complètement terminé. Et s'il
était défaillant, que notre prévôt ou son délégué se saisisse de lui où qu'il
se trouvera et l'amène à la maison dudit maître pour y être détenu"( !)
Ce bref témoignage a seulement pour objet de mettre en
lumière un certain type de contrats d'artistes, concernant non pas la commande
elle-même, mais les circonstances de l'engagement. En revanche, nous possédons
d'autres contrats détaillés, qui nous informent sur le mode et le montant des
gages en espèces, les matériaux employés dans les créations, et la marge de
manoeuvre laissée aux artistes. C'est au zèle et au caractère scrupuleux des
commissaires aux comptes que nous devons de connaître le contenu de ces
contrats ou tout au moins leur teneur grâce aux minutes et justificatifs qu'ils
nous ont transmis lorsque l'original fait défaut. De tels documents sont
instructifs à plus d'un titre. Ils dévoilent d'une manière singulière, le
regard que portent les artistes sur leur activité professionnelle et leur
condition sociale. Ils nous permettent surtout de reconstituer le contexte de
l'époque et d'évaluer l'estime dévolue aux artistes ou les pressions dont ils
peuvent être les victimes.
Le document ci-après est un contrat passé entre un
calligraphe-enlumineur et Jean Rolin, évêque d'Autun. Il présente l'avantage de
porter à notre connaissance un programme complet d'enluminure précisant le
style calligraphique et les couleurs à utiliser :
"Le 20 mars 1448, maistre Johannes
de Planis, enlumineur fait marché et convenances à Jean Rolin, évêque d'Autun,
de faire et parfaire un missel calligraphié par Dominique Cousserii, moine
Celestin.
Il sera peint de belles miniatures et
d'initiales pour les chapitres, faites d'or pur et de champs partis de bel azur
et de vermillon.
Et sera de telle lettre et de telle longueur
comme ce qui est déjà fait par devers ledit maistre Johannes en son
parchemin ; et fera en icellui un kalendrier, aussi une majesté et un
crucifil qui seront de couleur, et les grosses lettres tournées d'azur et de
vermillon.
Chaque miniature devra être bien
dessinée et avec de l'or, de l'azur et de la rosette, ressemblant de forme et
figure au specimen présenté par l'évêque. Le prix des miniatures sera de quinze
écus d'or et les cent initiales seront baillé un écu.
Le travail est à faire aussi rapidement que possible, sans aucune fraude et ne
sera pas interrompu sous aucun prétexte. Henricus Tegrini, citoyen d'Avignon et
représentant de l'évêque, garantit le paiement en recevant le missel livré par
ledit maistre Johannes."
L'artiste, face aux oeuvres de commande, émanant notamment
du pouvoir religieux, voit son espace de créativité fort limité. Les
contraintes de cette commande sont telles que malgré l'imaginaire de l'artiste,
ce dernier subit trop nettement le diktat du commanditaire, que ce soit au niveau
de la couleur, de la forme ou de la composition. On pourrait en conclure que
les religions du livre en général oppressent d'une manière ou d'une autre les
créateurs, tant dans leur esprit que dans leur conception formelle. On a cité
le cas d'un peintre italien de la Renaissance qui, ayant conçu une oeuvre
abstraite, préféra la détruire pour ne pas devenir la cible de la réprobation
des censeurs. Nous pouvons ainsi imaginer la difficulté pour les créateurs de
construire un art indépendant, moins assujetti à la narration et à la
figuration. Remarquons que beaucoup d'artistes ont exécuté des pièces qu'ils
n'auraient pas peintes s'ils n'étaient pas prisonniers pour des raisons
alimentaires de ce contexte socio-économique. Le comble de cette situation, est
que certains de ces artistes, même s'ils avaient bénéficié d'une plus grande
liberté, n'auraient pas été en mesure de rompre avec la routine, victimes de
leur prison mentale interne et du cadre préfabriqué qui les a ligotés. On
imagine alors l'énorme mérite d'artistes tels que Cézanne, Braque et Picasso,
qui ont osé transgresser cette routine avec un grand panache. Cependant,
beaucoup de leurs successeurs sont revenus à des formules académiques, qui pour
tromper la vigilance du public, se sont appelés " modernes ".
La société a toujours eu peur des artistes qu'elle essaie
d'apprivoiser, d'étiqueter ; elle s’efforce d'encadrer l'environnement de
l'art, ce qui détruit ou tout au moins oblitère ce dernier.
Lorsque l'art se développe pour
lui-même, il représente un pouvoir en soi et de ce fait est susceptible
d'entrer en conflit avec l'autorité politique ou religieuse. Ainsi, l'art peut
constituer une menace, car il est avant tout un pouvoir de connaissance, de
discernement et donc d'émancipation. Rappelons également, qu'à chaque forme
artistique nouvelle correspond une nouvelle vision du monde, et une conception
différente de la société. Dans cette perspective, la discipline artistique
apparaît clairement comme une activité " sensible ", qu'il
est prudent de contrôler et si possible, de mettre à son service. C'est ce que
tous les pouvoirs ont toujours tenté de réaliser, avec plus ou moins de succès
! Pour l'autorité souveraine, l'art représente le défaut de la cuirasse par où
s'infiltre la contestation ou la remise en question.